Ce n'est pas la première fois que l'attachement à un crucifix dévoile nos contradictions et celles de nos élus. 

Crucifix sous haute protection

ÉDITORIAL / Au Québec, des citoyens doivent se battre longuement, et parfois en vain, pour éviter que des églises soient démolies, des presbytères rasés, des maisons plus que centenaires préservées. Beaucoup d'efforts sont nécessaires pour attirer l'attention du public et le soutien des élus. Il suffit cependant de décrocher un crucifix du mur d'un hôpital pour que des centaines de personnes se mobilisent, pour que le gouvernement intervienne promptement pour remettre le symbole religieux en place. Un paradoxe révélateur.
Ce n'est pas la première fois que l'attachement à un crucifix dévoile nos contradictions et celles de nos élus. Pas étonnant que des dirigeants d'hôpitaux éprouvent du mal à répondre adéquatement à la plainte d'un usager indisposé par la présence du symbole religieux à l'entrée de l'établissement.
On répète que l'État est laïque, neutre, que le pouvoir de l'État est divisé de celui de l'Église, que le Québec doit s'ouvrir davantage à la diversité, mais les élus acceptent qu'un crucifix soit toujours accroché au-dessus du fauteuil du président de l'Assemblée nationale même si la Commission Bouchard-Taylor recommandait en 2008 son déplacement ailleurs dans le parlement.
«Il paraît préférable que le lieu même où délibèrent et légifèrent les élus ne soit pas identifié à une religion particulière. L'Assemblée nationale est l'assemblée de toute la population du Québec.» Sur ce point, il n'y a pas de dissension entre Charles Taylor et Gérard Bouchard. Ils préconisaient aussi de s'abstenir d'une prière au début des conseils municipaux. La Cour suprême a tranché en ce sens en 2015 dans la cause impliquant Saguenay et son maire Jean Tremblay.
Malgré ces exceptions, la commission estimait toutefois que les institutions et les lieux publics n'avaient pas à être purgés de toute trace de la religion, et au premier chef celle de la majorité. «Un symbole religieux est donc compatible avec la laïcité lorsqu'il s'agit d'un rappel historique plutôt que le signe d'une identification religieuse de la part d'une institution publique», ont écrit Bouchard et Taylor. 
Pas besoin d'enlever la croix du mont Royal à Montréal, pas besoin de rebaptiser des rues et des édifices. Pas besoin non plus d'enlever le crucifix de l'hôpital du Saint-Sacrement comme l'avait décidé la direction de l'établissement le 7 février. Celle-ci avait mal évalué l'importante charge symbolique de l'objet dans le Québec catholique très peu pratiquant. Plus de 13 000 signatures à une pétition pour réclamer le retour du crucifix, quelque 600 plaintes. Pour plusieurs Québécois «de souche», le crucifix est devenu moyen d'affirmation et de résistance aux autres religions.
L'expérience à l'hôpital du Saint-Sacrement montre bien la nécessité de légiférer enfin pour préciser à tous ce qui est permis et ce qui ne l'est pas en matière de pratiques et de signes religieux. Près de 10 ans de procrastination, c'est beaucoup. D'autres dérapages, d'autres malentendus peuvent survenir si on laisse encore aller les choses, si les élus interviennent uniquement lorsque la colère monte.
En début de semaine, le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, ne se sentait pas concerné par le tollé entourant le crucifix. «Mon rôle en tant que ministre n'est pas celui de gérer à ce point-là ce qu'il y a sur les murs des institutions du Québec».
Mercredi, autre discours. Le CHU publiait un communiqué et expliquait que le crucifix serait réinstallé à la demande du ministère de la Santé et des Services sociaux. Ce dernier demande également de suivre une proposition du diocèse et d'ajouter une note explicative sur le caractère historique et patrimonial du crucifix. 
Ce n'est pas tous les jours que les voeux des défenseurs du patrimoine sont aussi vite exaucés.