Les recettes de la vente de cannabis doivent servir à financer la prévention, l'éducation et le traitement. Les recettes viennent avec des obligations, y compris celle de ne pas minimiser les dangers de la consommation.

Cannabis: prudence

ÉDITORIAL / «Tout comme le grattage de la glace des vitres de voiture, un matin d'hiver, nous croyons que nous pouvons maintenant voir suffisamment pour avancer», écrit le Groupe de travail sur la légalisation et la règlementation du cannabis. Suivant cette analogie, ajoutons que même si la direction choisie est la bonne - la prohibition a montré ses limites et ses impacts négatifs -, le gouvernement de Justin Trudeau doit avancer avec une extrême prudence sur la voie de la légalisation du cannabis.
Les libéraux en ont fait une promesse électorale au scrutin de 2015. Pour un dossier aussi complexe et aux enjeux multiples, il serait toutefois bien malvenu de leur formuler des reproches s'ils sont incapables de déposer un projet de loi dès ce printemps.
Ceux qui souhaitent se lancer dans la production et le commerce légal du cannabis piafferont  sans doute d'impatience. Certains d'ailleurs agissent déjà comme si le processus de légalisation était chose faite, alors qu'il n'en est qu'à ses débuts. C'est regrettable. 
La  précipitation et l'improvisation sont à proscrire en ce domaine où la collaboration des gouvernements provinciaux, des municipalités, des policiers, des milieux de justice, de la santé et de la recherche est essentielle pour la bonne suite des choses. 
Le groupe de travail le souligne, «la mise en oeuvre réussie d'un cadre de règlementation pour le cannabis prendra du temps et exigera que les gouvernements parviennent à relever un certain nombre de défis liés à la capacité et à l'infrastructure, au contrôle, à la coordination et aux communications». 
Il faut également exiger que les gouvernements fassent un suivi régulier et sérieux. Il serait dommage qu'ils en viennent à ne considérer que les revenus qu'ils peuvent tirer de la vente et de la taxation du produit, et qu'ils négligent de documenter tout le reste. Un travers observé plus d'une fois pour les loteries vidéo ou la vente d'alcool.
L'État veut éliminer l'emprise du crime organisé dans un secteur, mais le jour où il prend le contrôle, le jour où il peine à remplir ses coffres, les efforts pour stimuler la vente et la consommation s'avèrent beaucoup plus considérables que ceux consentis pour inculquer une consommation responsable et éviter les abus et les dépendances.
Sur ce point, le conseil du groupe de travail est clair : «Dans la période précédant la légalisation, et ensuite de façon continue, les gouvernements investissent des efforts et des ressources pour élaborer, mettre en oeuvre et évaluer des stratégies de prévention générales et holistiques pour traiter les facteurs de risque sous-jacents et les facteurs déterminants de la consommation problématique du cannabis, comme la maladie mentale et la marginalisation sociale.»
Les recettes doivent servir à financer la prévention, l'éducation et le traitement. Les recettes viennent avec des obligations, y compris celle de ne pas minimiser les dangers de la consommation.
Anne McLellan et son équipe ont constaté en de nombreux domaines que la preuve disponible était souvent inexistante, incomplète et non concluante. La tâche à accomplir est colossale.
Le mois dernier, le directeur parlementaire du budget, Jean-Denis Fréchette, prévenait qu'il ne fallait pas s'emballer avec les revenus générés par la légalisation du cannabis. «Ce n'est certainement pas la manne; ce n'est certainement pas un Bonanza de finances publiques», rapportait Le Devoir. «C'est un nouveau marché, c'est un marché qu'on ne connaît pas, qui va devenir légal et qui va rentrer en compétition avec un marché [illicite] qui est extrêmement bien structuré.» M. Fréchette évaluait les recettes fiscales en centaines de millions de dollars, et non en milliards.
Raison de plus pour avancer prudemment.
Légaliser le cannabis exige un travail minutieux et un suivi serré.