Le gouvernement «est prêt à jeter du lest dans la formation du personnel qui doit veiller au quotidien aux soins et au bien-être de milliers de personnes malades et non autonomes», déplore notre éditorialiste.

Aînés: faux sentiment de sécurité

ÉDITORIAL / Quelle contradiction (ou hypocrisie) dans le traitement des aînés et des personnes vulnérables. Au moment où Québec amende son projet de loi 115 pour introduire la dénonciation obligatoire d'actes de maltraitance dans les centres d'hébergement de soins de longue durée (CHSLD), on apprend que des préposés aux bénéficiaires seront formés en cinq semaines plutôt que 25, pour travailler dans ce type d'établissements de la région de Québec. Bel exemple du faux sentiment de sécurité et de confiance que peut procurer une loi.
Québec blinde son projet de loi sous la pression de l'opposition et de l'ex-ministre libérale Marguerite Blais, mais de l'autre, il est prêt à jeter du lest dans la formation du personnel qui doit veiller au quotidien aux soins et au bien-être de milliers de personnes malades et non autonomes. Comme si le manque de formation du personnel n'était pas un facteur de risque pouvant mener à la maltraitance intentionnelle ou non intentionnelle.
Les recrues seront accompagnées, encadrées, assurent le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, et le CIUSSS de la Capitale-Nationale, tout en expliquant que la pénurie de main-d'oeuvre impose de faire la formation différemment. Mais les autres employés ne sont-ils pas débordés? 
Rappelons que l'automne dernier, une coroner a constaté qu'une infirmière du CHSLD Saint-Augustin de Beauport devait s'occuper de 175 patients. La coroner n'a pas blâmé l'infirmière pour la mort d'un homme de 50 ans. Elle a plutôt conclu que la cause principale des erreurs semble être la surcharge de travail. Dans la liste des facteurs de risques de maltraitance dressée par les experts, on retrouve aussi la surcharge de travail, le roulement de personnel et la faible et inefficace gestion des employés.
Il faut donc être réaliste. Une loi visant à lutter contre la maltraitance envers les aînés et toute autre personne majeure en situation de vulnérabilité est certes un pas dans la bonne direction, mais elle ne fera pas du jour au lendemain du Québec un paradis pour les personnes dépendantes au quotidien du réseau de la santé. D'autres actions sont nécessaires pour améliorer leur qualité de vie, rassurer leurs proches, et aussi, mieux faire face au vieillissement de la population. 
Dans son mémoire sur le projet de loi 115, la Chaire de recherche sur la maltraitance envers les personnes aînées soutient que la «loi doit être pensée, implantée et soutenue comme un mécanisme supplémentaire et non comme la solution à tous les maux ou pis encore, comme une invitation à moins investir dans le renforcement d'autres mécanismes». 
La Chaire ne préconise pas la dénonciation obligatoire, estimant que celle-ci crée un seuil critique, voire une retenue chez les divers acteurs. «Sachant qu'un système important sera mis en branle, les individus- y compris les professionnels et autres intervenant- attendent souvent plus longtemps avant de signaler afin d'être assurés que les fondements de la dénonciation sont valides. Ainsi, toutes les maltraitances dites «moins graves » ou «ordinaires» passent sous silence». 
Bref, la dénonciation obligatoire n'est pas une panacée, d'autant plus lorsqu'elle est à géométrie variable. Québec impose en effet la dénonciation dans les CHSLD, mais non dans les ressources intermédiaires ou les soins à domicile.
Les imprécisions et flottements du projet de loi relevés par plusieurs acteurs se transposent dans les amendements suggérés jeudi par la ministre Francine Charbonneau. Québec ne semble pas avoir de véritable vue d'ensemble. Il y a place encore à l'amélioration.