Le documentaire remet dans l'actualité la lutte citoyenne menée par Louis Duchesne et Véronique Lalande.

«Bras de fer»: reconnaître l’expertise citoyenne

Réalisé par les frères Jean-Laurence et Jonathan Seaborn, le (très réussi) documentaire «Bras de fer» a remis dans l’actualité la lutte citoyenne menée par Véronique Lalande et Louis Duchesne. Rappelons que ces deux citoyens de Limoilou ont introduit dans le débat sociopolitique le problème récurrent de dispersion de poussière métallique, provenant des installations portuaires, dans les quartiers centraux de la ville de Québec.

Bras de fer illustre les capacités des citoyennes et des citoyens à produire des connaissances utiles pour la gestion de controverses environnementales et sanitaires. Dans cet exemple de mobilisation citoyenne réussie, Lalande et Duchesne sont devenus des acteurs crédibles à la table «des experts». Ils ont été en mesure de s’approprier la complexité du problème en mettant notamment à contribution l’expertise de Duchesne, un scientifique professionnel. Ils ont fait faire des analyses d’échantillons de poussières, décortiqué les recherches et les études menées sur les poussières en milieu urbain, acquis le vocabulaire technique, documenté les épisodes de dispersion et produit des rapports sur la composition des poussières. 

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Plus encore, ils ont mis en évidence les incertitudes sur les effets cumulatifs de l’exposition à des métaux lourds (dont le nickel, le cuivre et le zinc) sur la santé publique. Leur travail méticuleux a d’ailleurs contraint les autorités à demander l’Étude sur l’impact sur la santé de la qualité de l’air dans Limoilou, Vanier et la Basse-Ville de Québec (toujours en cours). En déployant une véritable expertise citoyenne, Lalande et Duchesne sont devenus des interlocuteurs incontournables dans cette controverse.

La documentation des enquêtes «profanes», dont ce cas est un exemple éclairant, met en exergue l’expertise développée par des personnes ordinaires qui se mobilisent et se lancent dans des investigations lorsque leur santé et leur environnement leur paraissent en péril. Ainsi que le mentionnent les chercheurs Madeleine Akrich, Yannick Barthe et Catherine Rémy dans l’ouvrage Sur la piste environnementale, les citoyens amorcent des enquêtes parce que les interrogations qu’elles soulèvent trouvent peu de réponses du côté des autorités gouvernementales et sanitaires. En étant directement concernés par les divers enjeux, ils sont pourtant bien placés pour soulever des questions importantes. 

On devrait donc encourager les citoyennes et les citoyens à participer aux débats sociopolitiques en reconnaissant leurs capacités à développer une expertise utile pour les prises de décisions entourant les questions environnementales et sanitaires qui les concernent. Cela demande de reconnaître qu’il y a différentes façons de connaître et que les savoirs liés à l’expérience sont légitimes et féconds. En somme, Bras de fer illustre que le modèle du déficit citoyen, selon lequel les citoyennes et les citoyens seraient incapables de comprendre les tenants et les aboutissants de situations complexes et de produire des connaissances utiles, est inadéquat lorsque se posent des questions épineuses et socialement vives comme celle concernant la qualité de l’air à Québec. 

Isabelle Arseneau, Québec