Bernard Landry en 2016

Bernard Landry et le sens de l’État, en deux anecdotes

Affecté à l’été 1983 par le ministère des Affaires intergouvernementales (MAI) à titre de conseiller polyvalent à la Délégation générale du Québec à Düsseldorf en République Fédérale d’Allemagne (RFA), j’ai comme première tâche, avec mon collègue conseiller économique, Norbert Arsenault, l’organisation de la mission prochaine du Ministre du Commerce extérieur, M. Bernard Landry en RFA.

Après avoir ficelé les conférences obligées devant la Chambre de commerce Canada-RFA et les rencontres avec les ministres des Finances et du Commerce extérieur à Bonn et ceux du Land de Rhénanie-Westphalie à Düsseldorf, M. Landry n’a pas eu à se laisser convaincre bien longtemps de l’importance pour le Québec, de développer des relations économiques et institutionnelles avec l’«État libre de Bavière», dirigé à ce moment-là par le «Taureau de Bavière», le Ministre Président, M. Franz Josef Strauss, membre de l’Union sociale Chrétienne (CSU), parti d’obédience centre droit, sinon de droite. M. Landry savait parfaitement bien que la Bavière était le nouveau centre économique de la RFA avant la chute du mur de Berlin, ce qui n’a eu de cesse de se confirmer par la suite d’ailleurs!

Si l’organisation de rencontres d’affaires à Munich où M. Landry était l’invité d’honneur et conférencier ne posait pas problème, par contre, l’idée de développer des relations institutionnelles de coopération entre le gouvernement social-démocrate du moment à Québec et le gouvernement de droite à Munich, dirigé par M. Strauss, n’allait pas sans froncements de sourcils de la part de la direction Europe du MAI qui s’opposait sèchement à la perspective d’un entretien Landry-Strauss.

Dans la voiture qui nous amenait de l’aéroport Köln/Bonn à Düsseldorf, je n’ai pas eu à plaider très longtemps auprès de M. Landry pour le convaincre de l’importance de profiter de sa mission pour développer non seulement nos relations économiques avec la Bavière, premier pôle économique en RFA, mais aussi nos relations intergouvernementales et que s’il n’y voyait pas d’inconvénients, nous allions tenter de lui ménager une rencontre avec M. Strauss à Munich, sachant cependant que le MAI n’était pas encore informé de la chose, en raison d’un refus de principe, essuyé un peu plus tôt.

Malgré la fin de non-recevoir du MAI, mais décidé à bien meubler le programme de séjour de M. Landry à Munich, j’étais entré en communication avec la Bayerische Staatkanzlei, l’équivalent du MAI au Québec, pour les informer du passage de M. Landry à Munich et leur demander leur aide pour l’organisation de certains éléments du programme à venir de M. Landry. À ma grande surprise, on me met directement en communication avec le Ministre d’État chargé de la Chancellerie du gouvernement bavarois, M. Edmund Stoiber qui s’est montré plus qu’enthousiaste à l’idée d’organiser des rencontres de haut niveau dont une avec le Ministre-Président, M. Strauss en vue de jeter les bases de relations entre le Québec et la Bavière.

Des portes ouvertes

Sans hésitation, M. Landry approuve l’idée sous réserve cependant d’en informer son collègue du MAI, M. Jacques-Yvan Morin qui, par téléphone, le dédouane totalement quant à cette initiative.

La rencontre on ne peut plus cordiale, au cours de laquelle M. Landry s’est fait remettre par le Ministre-Président Strauss, le passeport, le fanion et la copie des armoiries de l’État libre de Bavière, a permis d’ouvrir plusieurs portes en Bavière particulièrement lorsqu’il sera question en 1996 de fermer notre Bureau à Düsseldorf.

Le reste fait partie de l’histoire maintenant. La Délégation générale du Québec à Düsseldorf, après avoir été rétrogradée au niveau de Délégation, puis à celui de Bureau économique sera fermée en 1996, puis réinaugurée en 1997, mais cette fois à titre de Délégation du Québec à Munich, entre autres parce que le gouvernement bavarois s’était généreusement offert à prendre à sa charge pendant quelques années le coût des locaux occupés par le Québec au cœur de la ville, lui permettant ainsi d’avoir à nouveau pignon sur rue, cette fois au cœur de l’économie de la nouvelle Allemagne réunifiée.

Autre anecdote qui se situe celle-là à l’automne 1996, alors que M. Landry est Vice-premier ministre et ministre d’État à l’Économie et aux Finances dans le cabinet Bouchard.

Je suis nouvellement conseiller à la Direction Amérique latine et l’on me charge d’organiser depuis Québec le programme de séjour de M. Landry au Brésil et en Argentine, et particulièrement une rencontre avec le Président du Brésil, M. Fernando Henrique Cardoso, social-démocrate et ancien président de l’Association internationale des sociologues (AIS) dont le Secrétariat, installé pour un temps à Montréal, avait été dirigé par Mme Céline Saint-Pierre de l’UQAM, devenue en 1997 présidente du Conseil Supérieure de l’Éducation.

Cette rencontre souhaitée avec le Président Cardoso visait à lui remettre de la part du gouvernement du Québec une invitation sous la plume du premier ministre Bouchard à s’arrêter à Montréal lors du prochain Sommet des pays de l’APEC devant se tenir à Vancouver,  à l’automne 1997.

Un café avec Cardoso

À la suggestion de la sous-ministre d’alors, Mme Michelle Bussières, j’entre en communication avec Mme Saint-Pierre en lui rappelant les objections du Canada à ce qu’un représentant du gouvernement du Québec, surtout du Parti Québécois ait, lors d’un déplacement à l’étranger, un tête-à-tête avec le Président du pays visité, mais qu’avec son concours, nous pourrions vraisemblablement déjouer cet interdit, en proposant qu’en dehors et en marge du programme officiel de M. Landry, scrupuleusement coordonné par l’ambassade du Canada à Brasilia, il était loisible au Président Cardoso, informé du passage de M. Landry dans la capitale, que celui-ci invite M. Landry à prendre informellement un café à ses bureaux, sans que l’ambassadrice du moment, n’en prenne ombrage!

Chose dite chose faite. Quelques minutes après avoir placé un coup de fil auprès de l’aide de camp du Président et l’avoir informé du souhait de Mme Saint-Pierre de s’entretenir un moment avec M. Cardoso, celui-ci lui retourne rapidement l’appel et accepte d’emblée l’idée d’un café à l’insu du protocole d’Itaramaty et de celui de l’ambassade du Canada à Brasilia.

Alors que nous étions en discussion avec quelques responsables du ministère brésilien des Finances, le bureau du Président Cardoso rejoint l’ambassadrice pour lui faire part de son désir de rencontrer M. Landry quelques instants. De retour dans la salle où avait lieu notre rencontre de travail, l’ambassadrice, pas dupe quant à l’identité du responsable de cette opération, m’a fusillé du regard et m’excluait sur le champ de la délégation devant se rendre au palais présidentiel pour le café...

L’entretien avec le Président Cardoso, polyglotte avéré, des mots mêmes de M. Landry, a été extrêmement cordial et ne s’est déroulé qu’en français, puisque l’ambassadrice (secouée de s’être ainsi faite déjouer sans que personne n’ait vent du subterfuge), n’était qu’unilingue anglophone. M. Landry m’a avoué à la sortie de l’entretien s’être fait un malin plaisir à traduire en anglais le contenu de sa conversation avec le Président Cardoso, lequel acceptera sur le champ l’invitation du premier ministre Bouchard, invitation à laquelle il donnera d’ailleurs suite l’année suivante avant de se déplacer à Vancouver.

Deux petites anecdotes qui, au-delà de l’aspect folklorique de la petite histoire qui trame la grande histoire, démontrent, s’agissant d’économie, de développement des relations de gouvernement à gouvernement ou de reconnaissance de l’identité et de la spécificité du Québec, à Munich ou à Brasilia, combien M. Landry a toujours su se projeter au-delà de la simple immédiateté des choses ou des mesquineries politiques du moment placées ici et là sur son chemin et combien, le moment venu, il savait avoir l’étoffe, le propos et la prestance d’un chef d’État.

C’est dommage que son rêve d’indépendance du Québec ne se soit pas concrétisé avant qu’il ne décède. Il en aura été sa vie durant la parfaite incarnation, à l’instar d’autres politiciens de sa génération qui nous ont quittés hélas!

Denis L’Anglais, Ex-fonctionnaire du ministère des Relations Internationales