Hubert Bolduc a été conseiller de Bernard Landry de 2001 à 2003.

Bernard Landry, ce patron d’exception

Dans les heures et les jours qui ont suivi l’annonce du décès de Bernard Landry, je me suis employé, en ma qualité d’ancien attaché de presse de ce grand patriote, à multiplier les entrevues médiatiques pour rappeler combien il avait été un serviteur de l’État exemplaire et un remarquable premier ministre. Mon devoir moral. Mais ce faisant, je me suis privé de lui rendre personnellement hommage en illustrant combien il avait défini qui je suis, déterminé ma trajectoire et changé ma vie.

J’avais 27 ans lorsque j’ai commencé à œuvrer pour Bernard Landry. J’étais un ti-cul. J’habitais encore chez mes parents et ma blonde de l’époque était anglophone, fédéraliste et travaillait à Ottawa! Je portais des nœuds papillon pour avoir l’air plus smatte. En m’invitant à faire partie de son cabinet, Bernard Landry allait me tracer le chemin…

Nos premiers pas ensemble furent laborieux. Il ne me parlait peu ou pas, ne lisait que rarement ses notes de breffage, à l’exception des résultats mensuels sur l’emploi pour lesquels il entretenait une véritable obsession. Il se foutait éperdument de mes prudents conseils de retenue par rapport aux dossiers de ses collègues ministres, jusqu’au jour où survient une déclaration fracassante de sa part, comme lui seul savait le faire. À une dernière question dans une mêlée de presse, Landry a marqué les esprits en lançant : «Le Québec n’est pas à vendre et ne fera pas le trottoir pour quelques bouts de chiffons rouges»! Alea Jacta Est. Il n’était pas encore premier ministre que nous faisions déjà la une de tous les journaux au Canada, sans exception.

Je n’ai jamais vu quelqu’un se défendre avec autant de pugnacité. Cela a duré des semaines, voire des mois. C’est alors que j’ai compris que Landry était un battant. Et que si nous avions des convictions, il nous fallait les défendre.

Bernard Landry fut l’homme d’une cause, d’une seule cause : l’indépendance nationale. Et pour la réaliser, il croyait à juste titre que les Québécois devaient avoir confiance en leur capacité de faire de grandes choses. Que la nation québécoise d’un point de vue économique pouvait rivaliser avec les autres grandes nations du monde. C’est dans cet esprit qu’il s’employa à convaincre ses compatriotes que le Québec était une puissance économique sans complexe. Désormais, grâce en partie à sa détermination, le Québec possède tous les moyens de ses ambitions.

Dans le sillage de son décès, plusieurs acteurs ont évoqué son testament politique : Paix des Braves, Orphelins de Duplessis, Déficit zéro, Fête des Patriotes et surtout ses écrits phares sur lesquels est ancré solidement, encore aujourd’hui, le socle de notre économie nationale : Bâtir le Québec et le Virage technologique. Il n’y a d’ailleurs pas un jour où je ne vante pas, dans le cadre mes fonctions, les avantages de Montréal et du Québec qui découlent de son héritage et de sa vision.

Oui, les crédits d’impôts pour les titres multimédias ont permis d’attirer et de faire naître une industrie florissante qui compte aujourd’hui plus de 12 000 emplois. Oui, l’audace de Bernard Landry et de Sylvain Vaugeois (l’instigateur de la rencontre avec les frères Guillemot) a mené à l’établissement d’Ubisoft, le plus important studio de jeux vidéo au monde... Mais dans les faits, cette mesure fiscale, elle aura aussi et surtout permis de revitaliser des quartiers moribonds de la métropole et de la Capitale-Nationale. Il faut marcher aujourd’hui dans le Vieux-Montréal, dans le Mile-End ou dans le quartier Saint-Roch à Québec pour y constater la formidable activité économique qui s’y dégage. Elle est là, la véritable contribution à l’économie québécoise de Bernard Landry.

De Robert Bourassa à Lucien Bouchard, les premiers ministres du Québec ont eu leurs bureaux dans un édifice hideux de la Grande-Allée, maladroitement appelé «Bunker» ou «Calorifère». C’est grâce à Landry si aujourd’hui, le premier ministre s’assoit devant le même pupitre que Duplessis et que l’édifice Honoré-Mercier est redevenu le haut lieu de pouvoir où se tient la plus importante réunion hebdomadaire au Québec, le conseil des ministres. C’est aussi grâce à lui si le premier ministre jouit d’une résidence officielle à Québec, un appartement de fonction sobre et de bon goût, avec une vue imprenable sur le majestueux fleuve St-Laurent.

J’ai partagé avec Bernard Landry des moments intenses de bonheur et de déception. Lors de l’échec électoral dont la douleur ne pouvait être mieux transmise qu’à travers la caméra de Jean-Claude Labrecque. Lors de mon 30e anniversaire, à mes côtés jusqu’aux petites heures du matin. Lors de mon retour aux études, avec une lettre de recommandation qui aurait pu me dispenser des examens d’entrée. Lors de mon mariage. Lors du décès de ma mère, survenu la veille de la naissance de mon premier enfant; il m’avait serré dans ses bras, comme un fils. Il a toujours été là pour moi.

Bernard Landry a changé ma vie. Demain, à l’occasion de la commémoration des luttes des Patriotes de 1837, j’irai saluer l’œuvre de sa vie : le combat pour la liberté.

Hubert Bolduc
Président-directeur général
Montréal International