L’île d’Orléans

Benoît Côté (1929-2018): l’homme qui parlait au vent

Cet été, en juin, Benoît Côté est parti rejoindre les voiliers de bernaches qui, par milliers, survolaient en chantant sa vieille maison de l’île d’Orléans chaque printemps et chaque automne.

En 1959, cet artiste-peintre de Québec jouissant déjà d’une certaine notoriété, fut un des premiers à choisir et promouvoir ce berceau du pays, qu’est l’île de Bacchus, y restaurer une chaumière ancestrale presqu’en ruines, celle des Leclerc et finalement aménager une sorte de petit domaine exemplaire pas loin de l’évocation du paradis. Les journaux et les magazines vont suivre l’entreprise fort séduisante en ces débuts de Révolution tranquille. Les plus sensibles souhaitent alors toucher du vrai bois et de la vraie pierre et s’installer dans la sueur et dans l’âme des aïeux. Cet aménagement identitaire qui louvoie dans la fierté de l’invention d’un pays fera boule de neige et déclenchera un mouvement surprenant de mise en valeur patrimoniale de l’île. Félix aurait bien aimé finir ses jours dans cette terre bénie de ses ancêtres.

Benoit Côté appartient à la bohème d’après-guerre de la capitale. L’homme tiendra sa première exposition solo en 1958, au Palais Montcalm. Suivra l’étonnante présentation du Groupe des cinq avec Edmund Allyn, Jean-Paul Lemieux, Claude Picher et Aristide Gagnon qui conquerra le public. La journaliste Paule-France Dufaux du Soleil, critique d’art respectée et fort engagée dans la défense des artistes, ne pourra retenir son admiration pour le travail original de Côté qui donne totalement dans l’abstraction, soulignera-t-elle.

À Saint-Pierre de l’île, Côté aménage son vaste atelier sous les combles pentus de sa vieille maison, dans l’espace qui servait à l’origine de grenier à grains. Pour profiter de la vue émouvante et spectaculaire donnant sur le grand bleu et sur les chutes Montmorency, il ouvre une grande fenêtre zénithale dans l’arrière du toit qu’il vient de refaire. Du coup, il lie dans un même souffle la terre à la mer et aux cieux dans un panorama à couper le souffle. Profitant de la lumière du nord, la meilleure pour un artiste de la palette et de la spatule, il peut suivre la faune ailée s’agitant au-dessus de sa tête, inspirant ses grands tableaux naturalistes frisant l’abstraction. «Je peints la joie, le vent, l’énergie et le mouvement» me répétera-t-il à plusieurs reprises. Chaque été, lui et sa compagne Britt tiendront des vernissages courus dans les jardins du domaine.

La renommée de Benoit ne venait pas seulement de ses talents reconnus d’artiste-peintre et de sa passion pour le patrimoine national en ce début de la Révolution tranquille. À l’époque, les boutiques d’antiquaires poussent comme des champignons. Comme chantre du Vieux-Québec dans ses premiers tableaux, ils s’impliquent fort dans la résurrection de la Petite rue Champlain avec les de Blois, Paré, Vilandré, Robitaille. Comme l’homme détient une maîtrise en administration, il ouvre en 1961 sur la rue Saint-Paul un grand magasin de meubles Le mobilier international. Jusqu’en 1985, le commerce deviendra le cénacle des amateurs de meubles designs signés par les plus grands noms européens et étatsuniens. Benoit Côté va initier et révéler le mobilier scandinave, les créateurs d’avant-garde français, italiens et californiens. Plus encore, les planchers de l’édifice commercial marieront avec talent l’ancien québécois au moderne international. Dès lors, on trouvera les plus belles armoires du pays dans leurs couleurs originales, des commodes bombées toujours dans leur jus, comme on dit voisinant des fauteuils et sofas griffé Le Corbusier-Perret, des buffets danois en teck aux lignes épurées et le design scandinave en verrerie, en coutellerie, en service de table. Et tous les universitaires comme moi qui sortiront de Laval d entre 1965 et 1975 trouveront le chic de leur appartement dans ce remarquable mélange d’un Québec enraciné déjà en route vers la globalisation du beau. «Our spaceship earth», disait alors Walt Disney, chaque semaine, à la télévision. Et la lune ne pourrait plus nous cacher ses mystères.

Merci Benoit! Tout le monde de la sauvagine t’attend dans l’au-delà pour continuer à voler toujours plus haut..

Michel Lessard, Lévis