À peine assermenté, Doug Ford a révoqué la participation ontarienne au marché du carbone, comme il l’avait promis en campagne électorale.

Après moi, le déluge

ÉDITORIAL / Il avait beau être écrit dans le ciel depuis l’élection de Doug Ford, le retrait ontarien de la bourse du carbone n’en est pas moins absurde. Il condense en une seule décision tout ce qui cloche avec le populisme ambiant : le mépris des faits et de la science, la gestion à (très) courte vue, l’unilatéralisme brutal et le découpage cynique de la population en clientèles électorales.

Mardi, à peine assermenté, M. Ford a révoqué la participation ontarienne au marché du carbone, comme il l’avait promis en campagne électorale. Avec le Québec et la Californie, l’Ontario exigeait de ses plus gros pollueurs qu’ils achètent des «permis» d’émettre des gaz à effet de serre (GES), qui causent le réchauffement climatique. Dans cette bourse, les quantités totales de GES alloués sont plafonnées, et ce plafond diminue progressivement d’année en année. L’idée est de réduire les émissions tout en permettant aux retardataires d’acheter des droits supplémentaires à d’autres entreprises — ce qui récompense du même coup celles qui ont fait leurs devoirs.

Ce n’est pas parfait : le Québec est parti pour rater ses cibles malgré sa participation à la bourse du carbone. Et comme cela met un coût sur les émissions de CO2, la facture finit forcément par être refilée aux consommateurs. Les prix à la pompe, par exemple, sont plus élevés d’environ 4 ¢/litre à cause de la bourse du carbone. Mais il n’y a pas 56 façons d’amener une société entière à renoncer progressivement aux combustibles fossiles : il faut que le carbone ait un prix.

M. Ford a choisi d’utiliser ce levier de façon partisane. «Canceller la bourse du carbone va réduire le prix de l’essence, vos factures de chauffage et ce que vous payez pour presque tout», a-t-il déclaré mardi. Mais il a surtout montré, ce faisant, un terrible manque de perspective.

La vérité, c’est que l’Ontario utilisait les recettes de la bourse pour financer des programmes environnementaux, notamment des aides à la rénovation pour mieux isoler les maisons. La décision de M. Ford abroge du même coup ces programmes et elle ne mettra donc pas plus d’argent dans les poches de M. et Mme Tout-le-Monde : si ceux-ci doivent continuer de dépenser plus pour se chauffer parce que leurs demeures restent mal isolées, c’est dans les poches des compagnies d’électricité et de mazout que l’argent ira.

Mais le pire est ailleurs. Le gouvernement Ford n’a pas l’ombre du début d’un plan de réduction des GES. La seule action concrète maintenant prévue par Queen’s Park à cet égard est de… contester devant les tribunaux la politique fédérale sur le carbone, qui force les provinces à mettre un prix minimal sur les GES.

Il est sidérant d’agir ainsi en 2018, alors que l’origine humaine du réchauffement fait consensus chez les scientifiques depuis des décennies. Mais le dédain de la science est déjà une tendance chez l’administration Ford, qui vient pourtant à peine d’entrer en fonction : le nouveau PM ontarien a déjà aboli le poste de ministre de la Recherche et de l’innovation, et il est même question qu’il annule les abonnements de sa fonction publique à des revues savantes, rapportait cette semaine le magazine spécialisé Chemistry World.

M. Ford n’a même pas jugé bon de consulter les autres partenaires de la bourse du carbone. La ministre québécoise de l’Environnement, Isabelle Melançon, a dit mardi n’avoir pas eu l’occasion de plaider sa cause à son vis-à-vis ontarien. La décision fut prise dans un silo partisan et mise en œuvre avant d’en sortir.

Reste à espérer que nos sociétés n’aient pas besoin de beaucoup plus de Doug Ford et de Donald Trump pour réaliser que ce n’est pas ainsi que l’on gouverne des démocraties modernes.