Les amies de Bigue Ndao saluent son courage et honorent sa mémoire dans cette lettre d'opinion.

À la mémoire de Bigue Ndao, mon amie assassinée

À toi Bigue…

À l’heure où j’écris ce mot, la ville de Lévis où tu as vécu il y a encore quelques années est sous le choc. Je peine à trouver mes mots; je cherche mon courage. Tu ne méritais pas ça, Bigue. Ton péché, c’est d’avoir dit non à un mari qui t’imposait de retourner définitivement au Sénégal. Pourtant, tu as négocié, tu as argumenté : «Chéri, je ne suis pas fermée à ton idée. Mais prenons le temps de bien faire les choses. Tu sais, la vie en Afrique est difficile. Vas-y en premier préparer la place pour nous. Nous suivrons un peu plus tard. Question de laisser les enfants cheminer encore un peu à l’école au Québec; question aussi de me laisser poursuivre le petit emploi que je venais tout juste de me trouver à la garderie d’une école à Lévis.» D’avoir osé dire non à un mari entêté te vaut de nous quitter dans des conditions si atroces. Ton bourreau a réussi à te retrouver en Alberta où tu avais espéré trouver refuge.

Ta mort symbolise la souffrance de la femme africaine, de la femme tout court. Ta mort témoigne le désespoir de cette femme qu’on possède comme un objet et dont on peut décider la vie ou la mort.

Au-delà de notre peine, au-delà de la douleur immense qui a envahi nos cœurs, nous tes amies de Lévis venons saluer ton courage et honorer ta mémoire. Albertine, Yolande, Fatoumata, Néné, Aminata, Huguette et tant d’autres, nous sommes toutes là. De blanc vêtues, la tête ceinte d’un rameau d’olivier, nous nous tenons la main. Tu es là aussi Bigue, avec nous dans ce cercle de paix et d’espoir. À la haine, nous voulons répondre par l’amour. Il n’y a pas d’avenir là où prévaut la force brute, là où règne la terreur. À la violence nous opposons la paix, la compréhension mutuelle et le dialogue. Rien ne justifie la destruction d’un être qu’on est censé aimer, rien.

Merci pour la joie que tu mettais parmi nous.

Merci pour ton sourire que tu donnais prodigieusement.

Merci pour tous ces moments partagés ensemble.

Bigue, malaïka wetu, Bigue, notre ange, nous t’aimons et nous t’adorons.

Nous appellerons ta maman et embrasserons tes enfants, Fatou et Mamiko.

Que la Providence prenne soin d’elles, qu’elle prenne soin de nous aussi, des femmes affligées.

Au nom de tes amies

Albertine Ndidi, Lévis

(NDLR : Bigue Ndao est morte poignardée, à Edmonton, le lundi 7 mai, laissant derrière elle ses deux filles de 7 et 10 ans)