Dix suggestions musicales à découvrir en ce moment

Geneviève Bouchard
Geneviève Bouchard
Le Soleil
Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
En peine de nouvelle musique à vous mettre dans les oreilles? Troublé par l'offre parfois étourdissante proposée sur les plateformes en ligne? Voici une dizaine de propositions qui ont retenu notre attention dans les derniers jours. Ça va un peu dans tous les sens… Et c’est le but!

Bruce Springsteen, Letter to You

Pour ce 20e album, Bruce Springsteen a tenu à réaffirmer son statut légendaire de rockeur au cœur de poète en rapatriant le E Street Band (avec la guitare tranchante de Van Zant, la cadence de Weinberg et le sax vigoureux de Jake Clemmons). Très bonne idée. Enregistré en direct, en quatre jours, Letter to You est un grand crû — même si la mort rôde partout, de Ghosts à Last Man Standing. Le chanteur a tenu à s’adresser à ses admirateurs avec ses hymnes forts et sa plume alerte pour leur rappeler sa devise : amour, liberté et fraternité. Aucune nostalgie, mais beaucoup d’émotion, dans les 12 titres : la voix vibrante n’a (presque) pas pris une ride. On ose espérer que celui-ci ne sera pas le dernier chapitre de son œuvre. Parce qu’après toutes ces années, la musique et les paroles n’ont rien perdu de leur vigueur ni de leur pertinence.

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Daniel Bélanger, Travelling

Depuis près de 30 ans, Daniel Bélanger a eu maintes occasions de le prouver : l’auteur-compositeur-interprète est pourvu d’un imaginaire foisonnant qui a fort bien servi son œuvre chansonnière. Son tout récent Travelling ne fait pas exception côté créativité, mais se démarque ici par son caractère instrumental. À l’invitation du musicien, c’est au tour de l’auditeur d’apposer des images sur ses compositions, dans ce qu’il a un peu décrit comme une trame sonore d’un film qui n’existe pas. Varié dans les styles comme dans les tons, Travelling propose 13 tableaux évocateurs qui happent l’oreille et qui surprennent. Voilà un appel à la rêverie à saisir avec bonheur. 

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Grand Corps Malade, Mesdames

Bon ami du Québec, le slameur français Grand Corps Malade ne se doutait sans doute pas que son nouvel album, Mesdames, avait tout pour résonner peut-être encore plus fort ici, après un été de dénonciations qui a fait grand bruit. Fabien Marsaud met la table avec la pièce-titre qui revient sur les mouvements #MoiAussi ou #BalanceTonPorc qui ont libéré les paroles. Il s’allie à des voix féminines de multiples horizons et de plusieurs générations, de l’expérimentée Véronique Sanson à la toute jeune slameuse Manon. Entre les deux, il inverse les rôles homme-femme avec la frondeuse Suzane et il croise le micro avec Louane, Laura Smet ou Camille Lellouche, appuyé par les beats urbains mitonnés du producteur Mosimann. On n’aurait pas cru il y a quelques années danser sur du Grand Corps Malade. Ça se peut. Mais le texte demeure roi dans la démarche.

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Marilyn Manson, We Are Chaos

On a déjà connu Marilyn Manson beaucoup plus abrasif que sur son 11e album. Doit-on s’en plaindre? Pas nécessairement, considérant qu’il vient d’un artiste qui s’est plu à surprendre (pas toujours pour le mieux) au fil de sa carrière. En s’associant pour la réalisation au guitariste country Shooter Jennings, on pouvait s’attendre à voir Manson rebrasser les cartes. Celui-ci n’a pas non plus caché avoir eu envie de revisiter certaines influences comme David Bowie, Pink Floyd ou Alice Cooper. Résultat : un album rock en clair-obscur mélodiquement solide, une production qui ne restreint pas ses envolées — on a affaire à quelques refrains carrément épiques… — sans évacuer complètement le fond de rock industriel et un propos parfois presque prémonitoire pour des vers signés avant la pandémie.

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Peter Peter, Super comédie

Peter Peter continue d’allier rythmes grisants et ambiances mélancoliques sur Super comédie. Le Québécois maintenant installé à Paris nous revient avec une série de chansons où les synthétiseurs sont rois. Celles-ci se posent tout doucement dans l’étrange air du temps que nous vivons. À entendre sa chanson Répétition et ses références aux masques et au confinement, c’est à croire qu’il avait en mains une boule de cristal au moment de signer — avant la pandémie, précisons-le — ses nouvelles pièces. Peter Peter peaufine depuis un moment l’art de magnifier le spleen en musique. Il ouvre ici un nouveau chapitre pop où les mélodies se déploient tout en délicatesse, portées par les claviers et la voix singulière, éthérée, du chanteur. Ajoutons le caractère parfois presque incantatoire de certains textes et nous voilà devant un objet musical plutôt captivant.

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Dance Laury Dance, C’est ça

Voilà le genre de propositions qui fait du bien après des mois de pandémie (et d’autres sans doute à venir). Un beau gros défouloir sans complexes et plein d’humour. Dance Laury Dance faisait son chemin en anglais depuis un bon moment. Voilà que la formation friande du mot «Mamanbaiseur» (traduction libre et affectueuse du célèbre «Motherfucker») s’aventure en français. Ça va plutôt bien au groupe québécois, qui distille son hard rock à grand renfort de solos de guitare experts, de chœurs bien orchestrés et de textes qui peuvent parfois faire friser les oreilles sensibles… mais aussi provoquer de francs fous-rires. Ça ne fait pas souvent dans la dentelle, mais c’est musicalement accompli et la force de frappe est indéniable. 

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Carla Bruni, Carla Bruni

Ces retrouvailles avec Carla Bruni arrivent comme une petite caresse. L’autrice-compositrice-interprète nous revient avec un album qui synthétise ce pourquoi ses fans ont craqué pour elle : un timbre de voix à la fois feutré et magnétique et des chansons douces, sensibles, qui distillent une indéniable authenticité. Loin des grands éclats et avec une livraison qui assume une certaine vulnérabilité, l’ex-mannequin (et ancienne première dame de France) s’invite au creux de l’oreille avec des pièces qui parlent d’amour sous plusieurs formes. Elle ajoute un chapitre animalier à son catalogue en chantant un sympathique petit guépard. Elle célèbre l’extase en empruntant quelques accents à Morricone. Elle revendique de belle manière Le garçon triste, qu’elle avait d’abord offert à Isabelle Boulay. Sur un air de berceuse, elle décrit la mélancolie d’une maman quand son enfant quitte le nid. C’est intime, c’est beau et c’est vrai.

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Public Enemy, When The Grid Goes Down

Public Enemy est peut-être disparu des écrans radars médiatiques ces dernières années, les pionniers du rap n’ont cessé d’enregistrer. Dans ce nouvel essai, le militantisme y est patent, fracassant et pertinent. Et ce, dès le début avec State of the Union (STFU) qui fait flèche de tout bois sur le président américain en poste et son catastrophique bilan. Le Remix 2020 de Fight The Power démontre, malheureusement, que le propos de l’hymne est toujours d’actualité. De même, Chuck D et Flavor Fav demeurent fidèles à la signature qui a fait la réputation des New-Yorkais : du rap old school avec des beats pesants et un DJ Lord en feu. Mais avec une perspective grinçante (Yesterday Man). Soulignons aussi la très réussie Public Enemy Number Won avec Mike-D et Ad-Rock des Beastie Boys. Public Enemy a toujours dénoncé avec rage le racisme aux États-Unis. I Am Black, en finale, qui fait écho à To Be Young, Gifted and Black de Nina Simone, vient clore en beauté un solide album.

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Travis, 10 Songs

On se demande souvent à quoi tient le succès. Que Travis, par exemple, n’a pas obtenu celui de groupes — Coldplay et Snow Patrol pour ne pas les nommer — qui, pourtant, marchent dans leurs traces avec beaucoup moins de talent, sensibilité et créativité. Un grand mystère qui ne décourage pas le quatuor écossais pour autant. Pour leur 9e album, la formation pop-rock mise encore et toujours sur un sens de la mélodie imparable, un piano omniprésent, de superbes harmonies vocales (voire un touchant duo avec Susanna Hoff sur The Only Thing), des arrangements impeccables et juste assez de spleen pour avoir le vague à l’âme. Même si les complaintes forment le cœur de 10 Songs, on retrouve ici une chanson plus pesante (Valentine) et là plus énergique (A Ghost). La voix de Fran Healy demeure intacte et sa plume se fait plus concise et incisive. Du très beau travail. Encore une fois.

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Sufjan Stevens, The Ascension

Le toujours très inspiré Sufjan Stevens ne fait pas mentir sa réputation avec cette nouvelle offrande électro-indie-pop. Véritable orfèvre du travail en studio, l’Américain nous revient avec une œuvre sensible, à fleur de peau… Un véritable appel à l’évasion, comme l’invitent les obsédantes Run Away With Me ou Video Game. À une époque où son pays, entre une pandémie et une campagne présidentielle pas trop réjouissante, montre un visage pour le moins divisé, l’auteur-compositeur-interprète y va d’une chanson de plus de 12 minutes, America, sorte de prière lancée dans l’univers pour lui-même et sa patrie. Porté par des arrangements électro finement travaillés, The Ascension prend parfois des couleurs incantatoires. On se laisse porter et on écoute en boucles.