Yvette Chabot a créé ce triptyque à la mort de Julien, son mari, en 2008.

Yvette Chabot, archiviste de la vie

À 82 ans, Yvette Chabot a vécu mille vies, dans l'intensité de la création, de l'amour et de l'enseignement. Installée au 16e étage d'un immeuble de la Grande Allée, elle rejette la simple contemplation. Elle continue de peindre, de sculpter et de rêver, tout en archivant les chapitres passionnants de sa longue existence.
«Je suis une originale», lâche cette infatigable octogénaire fringuée comme une New-Yorkaise, le genre à offrir le champagne au milieu de l'après-midi. À une autre époque, pourtant, elle a été religieuse. Elle a quitté sa communauté au milieu de son baccalauréat en arts visuels parce que son statut lui interdisait de peindre des nus. C'est dire l'importance des arts dans sa vie.
Durant l'année scolaire 1973-1974, elle a enseigné les arts plastiques au Collège Bellevue, à Québec. Elle ouvre le cahier jaune des finissantes, elle désigne des visages dont elle se souvient, puis elle saisit un cartable dans lequel elle a colligé les dessins de ses meilleures élèves. Toute la vie d'Yvette Chabot est ainsi classée et répertoriée dans des dizaines de cahiers aux pages plastifiées rigoureusement alignés dans ses placards. Son sens de l'ordre, héritage de son père, est exemplaire.
Il en va de même pour son art. Yvette a confectionné des montages fascinants qui correspondent à chaque période de sa démarche (figurative, romantique, fantaisiste, minéralogique, électronique, carton sculpté, sculpture). Elle a regroupé sur des grands panneaux encadrés des photos, des coupures de presse et des reproductions de ses créations. Ces oeuvres de mémoire sont inestimables.
L'artiste demeure dans un quatre et demi qui surplombe le Musée national des beaux-arts du Québec. Elle a sous les yeux le chantier de l'agrandissement, l'anneau des plaines d'Abraham et le Saint-Laurent. «Je veux mourir ici», confie-t-elle.
<p>Ces oeuvres exposées sur un mur du salon témoignent de l'évolution artistique de la dame de la Grande Allée.</p>
<p>Ce montage illustre la période figurative d'été de l'artiste.</p>
L'inspiration du coeur
Mais en circulant dans cet appartement lumineux, on constate qu'Yvette s'inspire davantage de son coeur et de son passé que du paysage et de la ville. Sa dernière oeuvre est un triptyque qui synthétise son amour pour celui qui fut son mari pendant plus de 30 ans, le céramiste Julien Cloutier, décédé en décembre 2008.
Le photographe lui demande de s'asseoir par terre devant ce triptyque baptisé Planète silencieuse. Elle accepte avec joie, confiance et une forme d'abandon devant un jeune professionnel qu'elle considère, de toute évidence, comme son égal, comme un artiste en somme.
Yvette Chabot a enseigné jusqu'en 1980 : formation des maîtres, pédagogie familiale, arts plastiques. Elle s'est notamment impliquée dans l'ouverture du secteur des arts au Campus Notre-Dame-de-Foy, dans Cap-Rouge. Et elle n'a jamais cessé de se perfectionner.
Elle a appris la céramique avec Julien Cloutier, qui deviendrait son «amour» au bout de plusieurs années. Il s'est défroqué pour elle. «Je lui ai tout montré», dit-elle avec une candeur un brin théâtrale.
Au fil de ses nombreuses vies, Yvette a vécu en Afrique de l'Ouest entre 1958 et 1961. «Je menaçais de devenir missionnaire si on me défendait d'enseigner les arts», raconte-t-elle. Elle s'est retrouvée au Cameroun.
Plus tard, avec Julien, elle a vécu au Rwanda dans le cadre d'une mission d'expertise parrainée par divers organismes de bienfaisance. C'était avant le génocide. Elle a rapporté des sculptures de bois monumentales qu'elle a intégrées à son univers.
Yvette gagne sa vie comme artiste depuis plus de 30 ans, depuis l'année, en fait, où le Concorde lui a commandé une oeuvre de carton sculpté et trois sérigraphies pour chacune de ses 400 chambres. Aujourd'hui, elle n'expose plus en galerie. «Les collectionneurs viennent me voir», mentionne-t-elle.
Comblée, la dame de la Grande Allée? «Je caresse le rêve d'ouvrir une galerie d'art pour enfants», glisse-t-elle, en digne pédagogue qui n'a de cesse de dénicher les talents, de susciter les vocations et de promouvoir la beauté.