Dans un croisement de trois ruelles qui forment un triangle, un module de jeux pour enfants a été installé dans un tout petit parc coincé. Espace pas tout à fait public ni tout à fait privé.
Dans un croisement de trois ruelles qui forment un triangle, un module de jeux pour enfants a été installé dans un tout petit parc coincé. Espace pas tout à fait public ni tout à fait privé.

Vieux-Limoilou: ruelles orphelines pleines de vie

Le Vieux-Limoilou a son lot de ruelles. Il y en a 50, pour un total de 11 km. Des ruelles qui, légalement, n'appartiennent à personne, mais dans lesquelles on voit fréquemment les premiers coups de pédales des enfants et les genoux écorchés, les parties de soccer familiales improvisées et le voisinage se saluer d'un grand sourire.
Érick Rivard, architecte et président du conseil de quartier du Vieux-Limoilou, se réjouit que ces ruelles qui étaient devenues moins fréquentées et moins fréquentables se repeuplent. «Depuis une dizaine d'années, on sent une volonté de réappropriation des ruelles, les gens veulent les aménager pour qu'elles deviennent une extension collective à leur espace privé.» La vie de ruelle reprend ses droits.
L'historien Réjean Lemoine raconte qu'au début du XXe siècle, la compagnie Quebec Land (qui, malgré son nom, est une compagnie francophone) achetait les terrains de Limoilou qui étaient jusqu'alors voués à l'agriculture.
«Le projet était de bâtir un quartier à l'américaine, où tout était planifié.» Cela explique la rectitude de Limoilou : rues toutes parallèles les unes aux autres, avenues perpendiculaires à ces dernières, et une toponymie simpliste où le chiffre est roi. À l'époque, ce nouveau quartier s'est doté de règles d'urbanisme. Les escaliers et une certaine classe à l'avant des bâtiments sont de mise, reléguant l'entreposage, les ordures, le stationnement et les cordes à linge à l'arrière... dans les ruelles.
«On y trouvait des petites shop, des ateliers, ça bricolait, les ruelles étaient utilitaires et c'est là que les enfants jouaient», détaille Réjean Lemoine. Même si les ruelles étaient en gravelle et pas toujours très propres, ça grouillait de bonne humeur. «Et c'était très sécuritaire, selon Érick Rivard, car quand les enfants jouaient dans la rue, toutes les mères y avaient les yeux rivés.» Et quand toutes les mamans de la ruelle surveillent, il y a peu à craindre.
Puis, Quebec Land ferme, faisant fi des nombreuses ruelles de Limoilou dont la compagnie était propriétaire. Les enfants grandissent et quittent le quartier, laissant les ruelles à leur sort. Qui veut d'une ruelle sombre et boueuse? Dans les années 50 et 60, la question se pose. La Ville n'en veut pas, ce serait 11 kilomètres de plus à entretenir et à déneiger. Les propriétaires des immeubles adjacents ne peuvent pas les acheter puisque ces espaces n'appartiennent à personne. Conclusion : c'est le curateur public qui «possède» les ruelles du Vieux-Limoilou. Autant dire qu'elles sont orphelines.
Toutefois, ces ruelles orphelines ont de bons voisins. Les Limoulois s'impliquent et verdissent les lieux. «Ici, ils ont volé un panneau Arrêt pour limiter les impacts de la circulation», rigole Érick Rivard. Les bordures de la ruelle sont fleuries, une structure moderne en bois a permis d'accrocher un panier de basketball et les buts de hockey ne sont pas loin. «La revitalisation des ruelles va bien et la Ville a un programme financier qui soutient ce type de projet, à condition qu'il soit collectif, dit M. Rivard. Et le collectif, ça marche! Souvent, les voisins sortent leur table et mangent tous ensemble.»
«Des voisins pourraient décider de peindre des lignes de soccer ou de marelle au sol», poursuit M. Rivard. Puisque les ruelles n'appartiennent à personne, il suffit que les voisins constituent un comité de ruelle pour décider collectivement de leur sort. «Tout ce qui y est fait relève de la concertation. Parfois, il y a des petites chicanes, surtout pour les frais de déneigement, mais ça se règle bien. Et des chicanes de clôtures, il y en a aussi dans le privé!»
La discussion est interrompue par un papa qui cherche sa fille, Marion. Érick lui répond qu'il l'a vue un peu plus tôt, pas loin. Dans le quartier, les adultes connaissent les enfants et vice-versa. Le papa passe son chemin.
On avance tranquillement dans cette jolie ruelle qui, comme toutes les autres, n'a pas de nom. Érick Rivard explique que la présence des ruelles répond à des besoins nouveaux. «Les préoccupations environnementales poussent les jeunes familles à ne pas avoir de voiture, donc à habiter proche des transports en commun et de tous les services, comme le quartier Limoilou. Les ruelles sans voiture offrent un espace collectif qui remplace le terrain que les gens auraient eu en achetant un bungalow de banlieue, mais que certains n'ont pas les moyens de se payer.»
Une petite fille surgit. C'est Marion. Érick lui dit que son papa la cherche : «Bouge plus, il va bien finir par repasser.» Et Marion s'immobilise comme une statue, en riant. Elle attend.
Les programmes de subvention qu'offre la Ville financent une partie des travaux dans l'espace collectif : pavage, plantation, mobilier urbain... Mais rien n'est prévu pour les lieux privés tels les vieux tambours de tôle, les vieux garages. «C'est dommage, on pourrait les reconvertir», lance Érick Rivard.
Maisons unifamiliales
Et il soulève un autre problème : la configuration de certaines ruelles permettrait la construction de petites maisons unifamiliales de deux ou trois étages. Mais la législation actuelle fait qu'on ne peut pas construire un lot qui ne donne pas directement sur une rue ou une avenue.
«Les terrains en ville sont rares, pourquoi ne pas profiter de ceux-là? Mais sans construire en hauteur, il faut respecter la trame actuelle du quartier. Ça permettrait une densification douce et intelligente et il y aurait une mixité d'offres dans le quartier.» Il suffirait de quelques subventions, de quelques décisions politiques pour que la rénovation et la régénération des ruelles du Vieux-Limoilou s'accentuent. «Et s'il y a de nouveaux logements, il y aura d'autant plus d'enfants qui sont souvent les ambassadeurs des ruelles. Et plus il y a d'enfants, plus les yeux des mères sont présents, plus c'est sécuritaire. C'est un cercle», conclut Érick Rivard, rieur.
Toutes les ruelles du Vieux-Limoilou n'en sont pas au même stade. Les plus vertes, les plus vivantes, sont comme des modèles à suivre. Les plus grises sont autant d'espaces potentiels pour un milieu de vie privilégié.
La discussion s'achève devant un module de jeux pour enfants dans un tout petit parc coincé au croisement de trois ruelles qui forment un triangle. Espace pas tout à fait public ni tout à fait privé. Les ruelles sont des lieux où la communauté partage et échange. Endroits cachés, sans nom. Quelques voisins bien intentionnés pourraient peut-être proposer à la Ville un toponyme pour la ruelle qui n'est pas la leur mais qui, sans eux, n'aurait pas de vie. L'idée est lancée. Érick Rivard rentre chez lui. Entre-temps, Marion a retrouvé son papa. C'est calme dans les ruelles, c'est l'heure du souper.