Une maison branchée sur la vue

Quand rien ne fonctionne, ni Internet, ni le cellulaire, ni la télévision, il ne reste qu'à «se brancher sur la vue» et à ouvrir ses sens sur la vie qui bat dehors.
Les rainettes, les ouaouarons et les huards font le bonheur de Linda et de Jocelyn, un couple de citadins actifs qui vient se ressourcer chaque fin de semaine dans sa résidence secondaire de Saint-Alban, dans Portneuf.
Ils possédaient depuis 10 ans deux terrains contigus sur le bord du lac Clair, avec deux baies, une presqu'île, une chute et une forêt. Ils trouvaient refuge dans cet environnement sauvage, à l'abri «du bruit de la ville». 
C'était dans l'ordre des choses qu'ils y bâtissent une maison. Mais par où commencer?
«Au départ, on voulait un chalet suisse, raconte Linda. Puis on a pensé à une maison Laprise.» Un jour, une amie lui a prêté un livre de l'architecte Pierre Thibault. «Au début, j'ai trouvé ça bizarre, confie-t-elle. Mais j'ai cheminé. Et je suis devenue dépendante.»
«On a l'impression de faire partie d'une secte», dira Jocelyn, un peu plus tard.
Pierre Thibault a tiqué sur le mot «secte». Il préfère l'idée de famille, de communauté. Il a d'ailleurs mis en contact les propriétaires des deux maisons qu'il a conçues sur le bord du lac Clair. Et tout ce beau monde a fraternisé naturellement.
Et dire que Linda était «réticente à faire affaire avec un architecte»! Aujourd'hui, elle se félicite d'avoir rencontré ce «professionnel de l'espace» qui a mis tant d'harmonie dans sa vie. Et en plus, il est gentil, dit-elle : «Il a pris le temps de nous connaître.»
Déambulation
Le terrain commandait une maison longue et étroite. «On s'y promène comme dans un passage», fait remarquer Jocelyn. 
Pierre Thibault a travaillé avec l'idée de déambulation. «On voit les autres de loin, c'est rare», observe l'architecte. À l'étage, en effet, malgré les différents segments (palier, terrasse, corridor et chambre), le regard embrasse tout l'espace grâce au positionnement des fenêtres et des volumes.
Fermé pendant l'hiver, un second corridor mène à une terrasse construite au-dessus des remises, à une extrémité de la maison. Étroit et sombre, il évoque une forêt. La diversité d'expériences et de sensations fait partie de la méthode Thibault. 
Fidèle à lui-même, il a aboli les frontières entre l'intérieur et l'extérieur. Le rez-de-chaussée est dominé par un mur entièrement fenestré qui convie les arbres et le lac, au loin, à participer à la splendeur de cette maison. L'expression «se brancher à la vue» prend ici tout son sens.
L'été, une pièce ceinte de moustiquaires devient le principal espace de vie. Un foyer le réchauffe par temps frais. La rivière qui coule en contrebas est le seul son toléré. Avec celui des rainettes, des ouaouarons et des huards. 
Les membres de la «communauté» de Pierre Thibault aiment toutes les saisons, commentent la progression du soleil, partagent la tranquillité d'un lac d'où sont bannis les bateaux à moteur.
Bâtie entre le printemps 2013 et l'été 2014, cette maison est très peu décorée. Sa beauté lui vient d'elle-même : murs de cèdre blanc de l'Est sans noeuds, planchers de chêne huilé, grandes fenêtres supportées par une structure métallique, armoires de mélamine italienne, comptoirs de quartz brun. Même le mobilier, très élégant, s'efface devant la puissance de l'architecture.
À l'étage et au rez-de-jardin, le couple s'est permis de personnaliser les chambres en y disséminant des éléments plus colorés, plus intimes : couvre-lits dépareillés, berceuse Dugal, toiles d'artistes québécois, coussins de fourrure. Mais c'est la nature, encore et toujours, qui s'impose en tableaux animés et suggère un mode de vie contemplatif, en marge de la vie branchée.