Anne Carrier, architecte, présidente de l’Association des architectes en pratique privée du Québec et membre du comité d’experts de la Stratégie

Stratégie québécoise de l’architecture: Identité, durabilité, exemplarité

Notre-Dame de Paris, ravagée par les flammes, a ému le monde entier cette semaine. Un exemple éloquent de l’importance de l’architecture et du patrimoine dans nos vies. De quoi donner une impulsion au comité consultatif mis sur pied récemment pour élaborer une politique nationale sur l’architecture.

Le gouvernement caquiste a annoncé le 5 avril le lancement des travaux d’une Stratégie québécoise de l’architecture. Les objectifs sont multiples: adopter des pratiques exemplaires dans les projets menés par l’État, assurer une plus grande qualité des bâtiments et leur durabilité et contribuer à notre identité culturelle.

«Au Québec, notre histoire est encore jeune, d’où l’importance de préserver ses témoignages à travers les 400 ans d’architecture qui la raconte et de continuer à bâtir un patrimoine qui nous ressemble», commente l’architecte de Lévis Anne Carrier, au lendemain de l’incendie de Notre-Dame de Paris. «Dans ce cas-ci, on parle d’un lieu presque millénaire, qui a évolué au fil du temps et qui se transformera encore.»

Selon elle, une architecture de qualité «dépasse les modes et dure dans le temps».

Aux côtés d’une trentaine d’experts, d’organismes et de partenaires, la présidente de l’Association des architectes en pratique privée du Québec (AAPPQ) participera aux consultations dans les prochains mois, en prévision du dépôt de la Stratégie «quelque part cet automne». Le Soleil lui a posé quelques questions.

Q Cette grande réflexion porte-t-elle uniquement sur les édifices publics?

R Non, pas seulement, mais l’un des principaux objectifs est d’arrimer les lois et les règlements des 14 ministères publics qui touchent l’architecture (Culture, Affaires municipales et Habitation, Justice, Conseil du Trésor, Régie du Bâtiment, Éducation, Environnement, Transports, etc.). Dans ce contexte, il est difficile de bâtir et de faire quelque chose de cohérent. 

L’État doit être exemplaire dans les projets qu’il gère et finance. S’il donne l’exemple, cela aura une influence sur le reste de la société et les donneurs d’ouvrage privés.

Q Comment les citoyens seront-ils placés au cœur de la Stratégie?

R Dans les travaux réalisés en amont par l’Ordre des architectes du Québec [tournée provinciale, Livre blanc pour une politique québécoise de l’architecture déposé en 2018], les citoyens ont déjà été amenés à commenter. Quand on dit que la Stratégie placera les citoyens au cœur de la réflexion, on veut aussi dire que l’architecture est faite POUR les citoyens. Si l’on a de plus belles villes, des constructions de meilleure qualité, on mise sur l’adéquation entre les deux: les gens sont plus heureux.

Q On dit vouloir miser sur une architecture harmonieuse. Certains architectes s’élèvent toutefois contre les plans d’implantation et d’intégration architecturale, très restrictifs. Comment encadrer, sans tuer la créativité?

R La Stratégie veut favoriser la qualité architecturale, qui implique plusieurs enjeux: fonctionnalité, intégration urbaine, économie, écologie, expérience de l’usager, impact social, apport culturel et aspects esthétiques. 

L’AAPPQ veillera à ce que ce ne soit pas une nouvelle couche de règles trop contraignantes. Et il faut sortir du débat sur le beau et l’esthétique : l’architecture ce n’est pas seulement ça.

Q On évoque l’identité québécoise, mais aussi la créativité. L’équilibre semble difficile à trouver entre notre patrimoine historique et une vision plus moderne. Y a-t-il un réel désir d’audace au Québec?

R Il ne faut pas oublier que l’audace en architecture est souvent freinée par des budgets non adéquats, des normes non adaptées et du travail en silos. Tant que l’importance de l’architecture dans notre société ne sera pas reconnue, les investissements pour améliorer la qualité de nos bâtiments ne seront pas au rendez-vous.

Dans certains contextes, nous pourrions être plus audacieux. On peut aussi innover dans les matériaux, les techniques de construction, les principes de développement durable. Nous avons des talents, les prix d’architecture décernés à nos architectes au Québec et ailleurs dans le monde en témoignent.

L’objectif de la Stratégie est de définir notre identité culturelle québécoise. Un patrimoine historique riche, mais aussi une société créative. Une société francophone sur un continent américain. Nous avons des choses à dire avec notre architecture. Je pense que nous pouvons concilier patrimoine, audace, créativité et innovation.

Q Le Québec est-il sur la bonne voie en termes de développement durable ou la Stratégie veut justement pousser plus loin les pratiques actuelles?

R Le secteur du bâtiment est le troisième plus grand émetteur de gaz à effet de serre, alors il y a encore beaucoup à faire. Ça devra être un objectif de la Stratégie et les architectes ont un rôle à jouer. Il faut aussi une volonté gouvernementale. Le Québec va refaire un grand nombre d’écoles. Mais si nous ne nous donnons pas les moyens de faire des écoles de qualité et durables, les prochaines générations vont se retrouver avec les mêmes problèmes que nous connaissons.

Q Cette Stratégie s’inspire-t-elle d’une démarche similaire ailleurs dans le monde?

R Une vingtaine de pays ou de régions d’Europe sont dotés d’une politique de l’architecture, notamment la Belgique, la Norvège, le Danemark et les Pays-Bas. 

La France a été une pionnière dans ce domaine, en adoptant, en 1977, une loi qui reconnaît le caractère culturel de l’architecture et l’intérêt public qui y est lié. 

Au Danemark, la grande majorité des municipalités ont adopté des politiques de l’architecture qui leur ont permis de faire rayonner leur culture architecturale et de devenir des modèles inspirants et reconnus en design. La valeur ajoutée économique et sociale de l’architecture n’est plus à prouver pour eux.

Q Comment se traduira votre participation et qu’aimeriez-vous changer personnellement?

R L’AAPPQ représente 400 bureaux d’architecte, dont 80% sont des firmes de petite taille. Nous allons aider à déterminer les obstacles que nous rencontrons pour faire des bâtiments de qualité, mais aussi ce qui favorise leur réalisation. Nous encouragerons une plus grande diversité de firmes dans l’octroi des contrats publics, la reconnaissance et la juste rémunération des architectes. 

Si l’on considère que la phase de conception représente 1% à 2% des coûts d’un bâtiment sur son cycle de vie (de l'énoncé des besoins, à la conception des plans et devis, en passant par l'appel d'offres, la construction, la mise en service et le fonctionnement), le choix des professionnels sur la base de leurs qualités et de leurs compétences, et non en fonction du plus bas soumissionnaire, s’avère important pour la réussite d’une réalisation architecturale.

Nous souhaitons aussi sensibiliser davantage les donneurs d’ouvrage à la valeur ajoutée de l’architecture sur le plan économique, mais aussi pour le mieux-être de notre société. Les concours d’architecture réalisés pour des projets culturels seulement sont une bonne façon de promouvoir la qualité en architecture. Pensons aux bibliothèques qui voient une augmentation de leur taux de fréquentation.

Il faut enfin créer une culture de l’architecture au Québec et l’intégrer à l’éducation des jeunes!

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Ce qu'ils ont dit...

Jacques White, architecte, directeur de l’École d’architecture de l’Université Laval et membre du comité d’experts de la Stratégie

« Ce qui est encourageant, c’est que les bons exemples viennent “du terrain”, parfois du privé, où on voit de plus en plus apparaître de bons projets écoresponsables, dans le sens noble du terme, non simplement dans le sens technique »
Jacques White
Anne Carrier, architecte, présidente de l’Association des architectes en pratique privée du Québec et membre du comité d’experts de la Stratégie

« L’architecture, c’est comme la culture, il faut la démocratiser pour que les citoyens se rendent compte de son importance sur leur qualité de vie. Les citoyens seront aussi plus exigeants »
Anne Carrier
Nathalie Roy, ministre de la Culture et des Communications, ministre responsable de la Langue française

« L'architecture exerce un effet durable sur le territoire. Elle se trouve à la source du patrimoine de demain. Nous avons également au Québec des architectes de grand talent, qui contribuent au rayonnement et à l'identité québécoise »
Nathalie Roy, lors du lancement des travaux de la Stratégie