Un nu d’atelier signé Denis Jacques

Ode au corps

Oseriez-vous accrocher un nu à vos murs? En cette veille de Saint-Valentin, regard sur un art millénaire et... fascinant.

«L’indécence est un mur nu!» Le maître portraitiste Denis Jacques a le sens de la formule. Dans son atelier du quartier Saint-Roch, à Québec, poitrines, torses, fesses se cambrent et se bombent avec beauté. Sans pudeur et en toute authenticité.

«Je suis sûr que les gens auraient beaucoup moins d’inconfort avec leur sexualité et avec leur nudité s’il y en avait plus sur les murs.» Mais voilà. Il n’y a pas de tradition au Québec, déplore l’artiste autodidacte, qui a développé au fil du temps un style classique très réaliste.

Sans jamais lâcher sa cigarette, Denis Jacques parle de son art avec beaucoup de science, de passion et de douceur.

Il pratique les techniques de pastel sec et de demi-pâte française, comme les académiciens du XIXe siècle. Il puise son inspiration de Cabanel, Bouguereau, Gérôme.

«En Europe, ils sont habitués de voir des œuvres d’art, des nus depuis toujours. Ici, ça n’a jamais existé. Les gens sont rébarbatifs, on n’en voit pas dans les galeries.»

Son gagne-pain, c’est le portrait. Il a d’ailleurs été portraitiste dans le Vieux-Québec durant 24 ans, ce qui l’a sorti de sa Mauricie natale. En parallèle, il fait ce qui lui chante. «Quand on peint, le nu, ça va de soi. Ça fait partie du métier, de l’apprentissage. On met en pratique les notions d’anatomie, de composition, on développe une rapidité d’observation. Avec un modèle qui pose, on ne peut pas prendre des jours.»

Peindre un nu d’atelier en quelques heures relève de la performance, indique Denis Jacques. Ici, une œuvre au graphite.

Un lundi soir aux deux semaines, il fait du «modèle vivant», homme et femme en alternance, dans un local loué. Il y a un réseau de modèles professionnels dans la capitale, explique-t-il. «Une seule pose est reprise sur six périodes de 30 minutes.» Calculons donc trois heures, ce qui fait dire à Denis Jacques que peindre un nu d’atelier est une «performance».

Denis Jacques peint autant d’hommes que de femmes. Ici, une huile sur toile de 20 pouces par 16.

Qui achète?
Les artistes sont très sensibilisés à la difficulté d’exécution et sont parmi les premiers à acheter ses nus. Il y a aussi les collectionneurs avisés et quelques jeunes qui ont fait fortune rapidement et qui jouent d’audace. «Ils ont un goût qui me rejoint, vont vers la fantaisie, le fantastique.» Denis Jacques aime travailler le corps humain de façon réaliste, mais aussi créer un arrière-plan imaginaire.

Puis il arrive que des gens lui commandent un nu d’eux-mêmes, pour eux ou leur conjoint. «C’est toute une expérience à vivre!», assure l’artiste qu’on croit sur parole. «Ça prend une bonne approche psychologique quand on n’a pas affaire à un professionnel. Il faut expliquer les poses pour que la personne comprenne sa part du travail. Il faut être deux là-dedans.»

Une pose intéressante sollicite le corps au maximum, «comme au théâtre», dit Denis Jacques qui a fait plusieurs métiers. Une photographie du modèle est parfois utile et «permet d’arrêter le temps».

Mais au-delà du geste, du mouvement et de l’éclairage, qui est crucial, il tente de percer la personnalité. «Chaque fois qu’on travaille un personnage, il y a toujours un sentiment à aller chercher, c’est la clé.»

«L’éclairage est crucial, on dessine les jeux des ombres et des lumières», indique Denis Jacques.

À propos de ses nus, Denis Jacques se fait souvent dire : «J’aime ça, mais j’ai peur de ce que les gens vont penser.» Pour atténuer le malaise, il donne des arguments, explique la distinction entre un nu artistique et quelque chose de plus pornographique. «Ça dépend des goûts, il y a des tableaux avec une bonne charge érotique. Et il n’y a pas de mal à ça.»

À 64 ans, il a toujours une fascination «infinie» pour le corps humain, pour toutes ses capacités et tout ce qu’il peut exprimer comme émotion.

Outre le modèle vivant, il fait aussi du tableau de chevalet, plus grand et élaboré. Et de la sculpture, bien que ce soit plus récent. Quand le photographe du Soleil s’est attardé à un petit torse de femme, l’artiste a rectifié l’angle, pour magnifier la cambrure des reins. Crépitement de satisfaction derrière la lentille. Et éclat de rire général. Pourquoi bouder notre plaisir?

Petit torse de femme en bronze de 20 centimètres de hauteur environ

Avant de quitter l’atelier, Denis Jacques fait un dernier plaidoyer, conscient de prêcher pour sa paroisse. «Il y a beaucoup de gens qui se targuent d’être collectionneurs. Mais s’ils n’ont pas au moins un nu dans leur collection, ce n’est pas vrai!»

Info : denisjacques.ca


« Une œuvre d’art, il ne faut pas que ça se fonde dans le décor. Ça devrait même jurer. »
Denis Jacques, maître portraitiste

Encadrer, exposer, admirer

«Une œuvre d’art, il ne faut pas que ça se fonde dans le décor. Ça devrait même jurer.» Denis Jacques, selon qui l’art ne se démode pas, livre quelques conseils pour mettre une œuvre en valeur.

«Les gens ont une fâcheuse tendance à avoir des murs blancs. Ça ne marche pas.» Il montre une échelle de nuances, 1 étant blanc, 10 étant noir. Pour sublimer une toile, il recommande une teinte soutenue entre 5 et 6. «Le plus foncé et le plus pâle doivent appartenir à l’œuvre.»

Il ajoute qu’un dessin au graphite peut bien sortir sur un mur plus pâle, mais en général, un tableau s’assombrit et s’attriste sur du clair. «C’est pour ça que dans une galerie, les gens vont aimer un tableau accroché sur un mur sombre. Et une fois chez eux, ils ont l’impression qu’il est éteint.»

À défaut de tout repeindre en gris, Denis Jacques suggère des rouges, des bourgognes, des bleus riches et intenses. «Quelle que soit la couleur de l’œuvre, ça va marcher.»

L’artiste-portraitiste aime livrer une œuvre encadrée et donc protégée. Lui-même fait affaire avec Gaétan Simard, de Ganesh Art Encadrement, à Charlesbourg. «C’est un maniaque, les coins sont toujours parfaits.»

Denis Jacques aime que le cadre corresponde à l’époque d’exécution de l’œuvre. Sans tenir compte du décor. Il préfère aussi la sobriété et la simplicité aux cadres très épais et tapageurs.  

Une fois encadré, un nu d’atelier peut coûter entre 600 $ et 1000 $. Les tableaux peuvent monter à 5000 $,10 000 $, mais l’artiste dit travailler avec le budget du client.  

Détrompez-vous, tous ses nus ne se retrouvent pas dans la chambre à coucher. «D’emblée, tout le monde pense à cette pièce, mais ça peut aller dans un salon, un boudoir, une cage d’escalier.» Selon l’endroit où le nu sera exposé, l’artiste travaille plutôt à la verticale ou à l’horizontale.  

Info : Gaétan Simard de Ganesh Art Encadrement, sur rendez-vous au 418 626-8991

L’œuvre Volteface de Denis Jacques

«Même le livreur de Purolator va voir mon nu!»

Il y a quelques années, Denis Jacques a peint Chantal Pépin très légèrement vêtue. Le tableau intitulé Volteface est accroché chez elle, à Laval, sur un mur de l’escalier devant la porte d’entrée. «Même le livreur de Purolator va voir mon nu!»

Elle-même artiste et galeriste, Chantal Pépin est allée à la rencontre de Denis Jacques et lui a commandé un portrait. «J’ai passé des heures, il m’a posé plein de questions, je lui ai dit que je ne me trouvais pas photogénique, j’ai chialé sur ma personne.» Trois mois plus tard, elle a eu la surprise de découvrir un tableau d’elle... le visage retourné. 

Avec douceur, il lui a expliqué : «Quand tu es venue, tu n’étais pas bien avec ton corps, tu trouvais que ton visage n’était pas beau. Je pense que tu ne mérites pas que je le peigne». Elle en est restée bouche bée. 

Puis elle est tombée en amour avec le tableau de son corps partiellement voilé «qui représente vraiment qui je suis».

«C’était culoté, mais il a saisi le personnage. Il ne peint pas seulement la personne, il sonde l’individu!»

Volteface est exhibé fièrement. «Ce portrait-là, si ma maison passait au feu, c’est la première affaire que j’amènerais avec moi», lâche-t-elle au bout du fil. 

Ouf, un autre tableau signé Denis Jacques, dans la chambre de Chantal Pépin.