La cuisine d'Étienne Brabant dans le téléroman Yamaska

 Mémoires vives: une boîte fermée pour chaque décor

Sur les télés HD, la moindre ridule ressemble à une rigole. Imaginez, dans un téléroman, un garde-manger vide, une chambre d'enfant aseptisée ou un bureau sans ordinateur. Facebook et Twitter seraient en feu. Les téléspectateurs réclament du réalisme. Les équipes de production se fendent donc en quatre pour concevoir des décors qui correspondent au caractère de leurs personnages. Elles s'installent parfois dans des maisons existantes qu'elles mettent à leurs mains, elles investissent des entrepôts ou elles envahissent les studios des chaînes de télévision. Elles pensent à la lumière, à l'espace requis pour l'équipe de tournage, aux aléas du montage et du démontage, et à ces mille et un objets qui composent des intérieurs plausibles et vivants. Écoutez un téléroman et remarquez le nombre de décors. Dans Yamaska, par exemple, tout le rez-de-chaussée de la famille Harrisson a été aménagé dans un studio. Dans O', des maisons et des condos réels ont été dénichés pour chacun des personnages principaux, sans compter les bureaux d'Agua, la librairie de Jacqueline, l'atelier d'Andreï, la chambre d'hôtel des amants... Pour Mémoires vives, l'équipe de production a eu l'autorisation de tourner à l'Hôpital juif de Montréal. En créant la réception de l'établissement et le bureau d'une radio-oncologue dans un entrepôt de Repentigny, elle a ramené la couleur beige des murs de l'hôpital et la même quincaillerie des portes. Des armées de fourmis s'activent dans ces décors plus vrais que vrais. Ce sont elles, les vedettes de ce reportage.
<p>Samantha est <em>jet-set</em>. Son loft révèle qu'elle est à l'affût des tendances. La décoratrice en chef Ginette Paré et son adjoint Pierre-Yves Gagnon en signent le design.</p>
<p>La présence d'un plafond rend ce décor de studio très réaliste. Un médecin vit dans ce condo qui témoigne de son aisance financière et de sa culture.</p>
Jacques Berthier vit à l'Île-des-Soeurs. Samantha Bergeron, à Pointe-Saint-Charles. Et Nicolas Berthier, dans Hochelage-Maisonneuve, à Montréal. Ces personnages du téléroman Mémoires vives évoluent dans des décors de studio qui arrivent pourtant à refléter leurs personnalités très typées.
Joué par Gilles Renaud, Jacques Berthier est un médecin à la retraite qui a beaucoup voyagé. Il est «bien installé dans une tour de l'Île-des-Soeurs» et il a comme panorama le canal Lachine, l'ouest de Montréal et le mont Royal, à droite.
Le directeur artistique Raymond Dupuis est monté au cinquième étage d'un immeuble en construction pour s'assurer que ces vues étaient plausibles. Agrandies numériquement, des photos de ce paysage urbain ont été installées devant les grandes fenêtres du (faux) condo de Jacques. Pour simuler la nuit, on ferme les rideaux. Et les téléspectateurs y croient.
La grande pièce à aire ouverte est parée de béton et peinte d'un gris bleu très soutenu. C'est original et masculin.
Samantha Bergeron, interprétée par Maude Guérin, s'est acheté deux condos contigus dans un environnement industriel de Pointe-Saint-Charles. Les grandes fenêtres de son loft évoquent ainsi celles des usines. Elle a abattu un mur et elle a aménagé son salon de coiffure dans l'un des condos. C'est pour ça qu'il y a deux entrées chez elle. Ç'a été long et compliqué de figurer tout ça, mentionne Raymond Dupuis.
«Elle est jet-set, elle aime la décoration, elle fait sa recherche elle-même», disserte-t-il. Elle n'a pas hésité à insérer des vieilles lampes des années 50 dans un intérieur résolument contemporain.
La conception de tels décors exige un long travail préalable. Le directeur artistique, le réalisateur et le directeur photo se rencontrent, discutent, font du brainstorm et fabriquent des cartons visuels sur lesquels ils effectuent la mise en place des pièces. Une décoratrice et un assistant achètent ensuite des meubles et des accessoires «beaux-bons-pas chers». Au final, le producteur et la réalisatrice doivent tout approuver.
«Chaque décor est une boîte fermée», résume Raymond Dupuis. Ils sont dotés de plafonds amovibles qui donnent de la crédibilité au décor et qui atténuent l'écho.
Avec son corridor étroit, l'appartement de Nicolas Berthier, le fils de Jacques, est très représentatif du quartier Hochelaga-Maisonneuve. «C'est un accumulateur compulsif, souligne le directeur artistique. On a dit à la décoratrice : "Mets-en, du stock!"»
Les scènes qui se passent dans le bureau de Flavie Berthier, la psychiatre, ont été tournées dans un presbytère de Pointe-Saint-Charles. D'autres sont tournées à l'extérieur, notamment celles qui se déroulent à l'écurie. Quant aux maisons de la radio-oncologue Claire Hamelin et de sa fille Mathilde, les intérieurs ont été créés en studio, mais les extérieurs ont été dénichés à Mont-Saint-Hilaire.
Mémoires vives est un téléroman présenté à ICI Radio-Canada le mardi, à 21h.
<p>Dans le condo d'Hélène Bouchard, le hall est recouvert de papier peint.</p>
>> Yamaska: les aléas du montage et du démontage
Mélanie Desmarchais a travaillé comme coordonnatrice aux décors pour le téléroman Yamaska. Elle nous explique son travail et elle commente les intérieurs créés en studio de deux personnages, le cuisinier Étienne Brabant (Patrick Labbé) et l'avocate Hélène Bouchard (Anne-Marie Cadieux).
Q    En quoi consiste votre travail?
R    C'est moi qui aide à faire l'habillage des intérieurs avec la décoratrice. On place tout. Je prends ensuite des photos pour pouvoir les refaire à l'identique. Je suis en relation avec le chef machiniste qui est en charge du montage et du démontage. On tourne quatre épisodes par blocs de deux semaines. Chaque fois, on doit monter et démonter une douzaine de décors. Je gère aussi le budget des décors.
Q    La cuisine d'Étienne est très chargée. Pourquoi?
R    En téléroman, les réalisateurs veulent qu'il y ait plus de stock que dans la vraie vie pour que ça ait l'air plus vrai. Ça donne du vécu. Ils nous demandent de mettre plus de cadres, plus de vaisselle. Il faut être en action dans les téléromans, c'est pour ça que les personnages mangent souvent.
Q    À quelles contraintes faites-vous face?
R    Quand on conçoit des décors, on doit penser à deux aspects : le look et le côté pratique. À force de les monter et de les démonter, on finit par les maganer. Prenez le papier peint dans le vestibule du condo d'Hélène. En six ans, il a fallu le réparer, en remplacer des sections. On a eu beau acheter des rouleaux supplémentaires, aujourd'hui, on ne le trouve plus. C'est une contrainte. C'est plus facile avec de la peinture. Mais c'était l'idée du directeur artistique. Ce détail illustre l'importance de la collaboration entre tous les départements.
Q    Devez-vous acheter tous les objets et tout le mobilier apparaissant dans les décors?
   La décoratrice fait beaucoup d'achats. Mais on a aussi des commandites : les cafetières dans la cuisine et dans le restaurant d'Étienne, par exemple, ainsi que les armoires de cuisine.
Yamaska est un téléroman présenté à TVA, le lundi à 20h.