Marcel Junius en 2008

Marcel Junius 1925-2018: la verve d'un grand défenseur du patrimoine

L’architecte et urbaniste Marcel Junius est décédé d’une courte maladie le 6 juin à l’âge de 93 ans. La ville de Québec et toute la province ont perdu un ardent défenseur du patrimoine.

Encore en janvier 2012, il écrivait dans les pages Opinions du Soleil pour dénoncer des «démolitions abusives et totalement insensibles». Celle du monastère des Dominicains pour agrandir le Musée national des beaux-arts du Québec. Celle de la chapelle des Franciscaines pour «empiler» des condos. «Le patrimoine de la capitale est en déficit. Son capital identitaire aussi», soutenait l’ancien président de la Commission des biens culturels du Québec.

Marcel Junius aura maintenu ses idées jusqu’à la fin. «Il avait une plume extraordinaire. C’était toujours très intéressant de le lire et de l’entendre», souligne Serge Viau, ancien directeur général de la Ville de Québec, qui l’a côtoyé dans ses différents rôles. «Il utilisait parfois un langage excessif pour faire valoir ses idées, mais c’était la conséquence de sa passion.»

M. Viau l’a connu à l’époque où lui était consultant et Marcel Junius, directeur général du patrimoine au ministère des Affaires culturelles. «On avait préparé les prémisses d’une sorte de plan de sauvegarde pour le Vieux-Québec», dit-il en évoquant l’état «lamentable» du secteur avant les années 1970.

Le Vieux-Québec, la Grande Allée, l'arrondissement historique de Sillery... Marcel Junius se prononçait sur tous ces lieux. Il a déployé une grande énergie pour classer, protéger et mettre en valeur les monuments et sites historiques du Québec, notamment comme directeur général du patrimoine, administrateur de la Loi sur les biens culturels.

Patrimoine et modernité
Très investi dans la protection des immeubles anciens, Marcel Junius aimait tout autant l’architecture moderne. «Pour lui, ce n’était pas incompatible. Il faut comprendre ce qui a été fait à différentes époques et trouver comment une ville peut amalgamer ces architectures de façon élégante et harmonieuse», explique l’architecte Pierre Thibault qui l’a connu sur une longue période. «Il avait bien raison, l’intégration n’a pas toujours été notre force. Avoir quelqu’un de vigilant dans une ville, c’est important. Il venait nous rappeler à l’ordre.»

Durant ses études à l’Université Laval, Pierre Thibault a suivi un cours d’histoire de l’architecture contemporaine donné par Marcel Junius. Originaire de Verviers, en Belgique, professeur Junius était un témoin des bâtiments modernes iconiques, principalement européens.

Pierre Thibault se rappelle de son scepticisme devant les diapositives jaunies du Pavillon de Mies van der Rohe à Barcelone, présenté en classe comme une «grande oeuvre», malheureusement démolie après l’Exposition internationale de 1929. Des années plus tard, il a visité le pavillon en question, reconstruit à l’identique. «L’agent de sécurité a dû me mettre à la porte à la fin de la journée. J’ai été ébloui par cette leçon de minimalisme, le plan d’eau, la réflexion, et j’ai compris où Marcel Junius voulait en venir. Ç’a été une des plus grandes émotions architecturales de ma vie.»

Le Pavillon de Barcelone, conçu par Mies van der Rohe pour l’Exposition internationale de 1929, était une «grande oeuvre» de l’architecture moderne, selon Marcel Junius. Pierre Thibault a compris ce que voulait dire son professeur quand il a visité sa reconstruction à l’identique, des années plus tard.

À Québec, Marcel Junius avait repéré quelques maisons modernistes très simples, inspirées du Bauhaus et signées Robert Blater. «Il était resté attaché à ce type d’architecture faite en Belgique et en France à une certaine époque», confie Pierre Thibault, qui l’a même visité chez lui. Il habitait une tour devant les Plaines et son appartement très fenestré était aménagé avec du mobilier moderne.

Durant plusieurs années, les deux hommes ont travaillé dans le même édifice sur la rue Saint-Pierre, près du Musée de la civilisation. Pierre Thibault y avait son atelier, alors que Marcel Junius était secrétaire général de l’Organisation des villes du patrimoine mondial. À plus de 70 ans, il se présentait tous les jours avec la même ardeur.

Quand on lui demandait son secret, il répondait se lever le matin et regarder ce qu’il y a de beau dans la vie. «Il avait une vision optimiste des choses.»

Pierre Thibault souligne qu’il est mort dans les mêmes âges que Frank Lloyd Wright, célèbre architecte américain décédé à 91 ans.

Il ajoute que Marcel Junius était un homme «très digne, très élégant» dans sa posture et sa façon de s’exprimer, même s’il «n’avait pas sa langue dans sa poche». «Dans ma vie, je n’ai jamais vu quelqu’un si peu changer avec les années, comme si le temps n’avait pas eu d’emprise sur lui», glisse Pierre Thibault, en souvenir de celui qui aura surtout été un conseiller et un guide au Québec, sa terre d’adoption.

Distinctions

2001 

Médaille de la Ville de Québec

2003 

Prix Gérard-Morisset

2005 

Officier de l’Ordre du Canada

2007 

Chevalier de l’Ordre national du Québec

2010 

Officier de l’Ordre de la Couronne de Belgique