Les amours d'un collectionneur

Les oeuvres d'art suscitent des émotions. Comment les disposer sur les murs de la maison en préservant leur pouvoir de toucher nos coeurs? Le collectionneur Abdelilah Ghiguer raconte.
Le travail d'Abdelilah Ghiguer l'amène à voyager beaucoup. «Moi, je ne m'ennuie pas de mon lit, confie-t-il. Quand je reviens à la maison, mon bonheur est de retrouver ma femme, mon fils et mes oeuvres d'art.»
Membre du Club des collectionneurs, l'homme de 36 ans est aussi l'un des trois associés de la Galerie 3, rue Saint-Vallier, à Québec.
Si son condo du quartier Saint-Roch reflète sa passion pour l'art contemporain, il est avant tout la maison de Reda, un petit bonhomme de trois ans dont les jouets sont à la traîne dans le salon. Quand Reda monte sur le dossier du divan, les oeuvres achetées par son papa sont à la portée de ses menottes. «Il pourrait même dessiner dessus, ajoute Abdelilah. Mais il ne le fait pas. Il les respecte.»
Le gamin désigne ses préférences, deux dessins d'aquarelle de Pierre Durette baptisés Dévotion 12 et 13. Superposés devant la table de la salle à manger, ils représentent une foule de petits personnages, tels des soldats de plomb, dans des situations violentes occultées par une fausse naïveté.
Les enfants appréhendent l'art avec leur émotion, analyse Abdelilah Ghiguer. Les adultes devraient les imiter, ajoute-t-il.
Aérées et sur fond blanc, ces oeuvres de Pierre Durette sont un «repos visuel» pour le collectionneur, puisqu'elles sont sur le même mur que des toiles vibrantes et lumineuses de Dan Brault (Hésitation romantique), de Rita Letendre (Onondaga) et de Thierry Arcand Bossé (Standing Figure).
L'art de l'accrochage
«L'accrochage est un art», enchaîne-t-il. Les oeuvres ne doivent pas se nuire les unes les autres. Si on les rassemble, elles doivent avoir un lien entre elles (lumière, couleur, thème, etc.). Il privilégie les murs de couleur neutre afin qu'ils s'effacent devant ses artistes.
Quand il achète une oeuvre, jamais Abdelilah ne se demande : «Où vais-je la mettre?» L'émotion est son premier moteur. Il se souvient du jour où il a vu L'apocalypse, de Raphaël Sottolichio, pour la première fois en galerie. «Je n'en ai pas dormi de la nuit, relate-t-il. Le lendemain, je l'achetais.» Il faut acheter la «démarche» de l'artiste, soutient-il.
Son premier émoi, il l'a vécu au Musée d'Orsay, à Paris, en 2002. Les impressionnistes ont changé sa vie : son destin de collectionneur venait de se tracer.
«C'est un choix de vie», explique-t-il. Devant la grosse boîte contenant le lave-vaisselle livré le matin même, sa conjointe, Véronic, précise : «C'est notre premier électroménager neuf.»
«On a des meubles IKEA, ajoute Abdelilah. Et on n'a jamais eu d'auto neuve.»
S'il cède à des oeuvres chères, il aime aussi encourager les étudiants. À 20 ans, il a payé 20 $ pour sa première toile. «On pense à tort que l'art est inaccessible», fait-il valoir. Au lieu de dépenser plusieurs centaines de dollars pour une reproduction vendue chez HomeSense, pourquoi ne pas investir dans une oeuvre originale?
Ses artistes sont ses amis. Il les encourage, les supporte, mais avant tout, il «adore» ce qu'ils font. Il veut partager ce que suscitent leurs créations : insécurité, trouble, incompréhension, joie... Rien ne le satisfait davantage que les conversations issues de la contemplation d'une toile.
Et s'il a ouvert les portes de sa maison, c'est pour partager une passion qui n'a pas de sens dans le secret.