L'appât du gain rapide peut faire pencher la balance, surtout quand les bâtiments sont inutilisés et que le bois de grange a une bonne valeur au pied carré.

Le bois de grange, une mode qui menace le patrimoine

Le retour de la mode du bois de grange menacerait le patrimoine agricole bâti du Québec. Certaines régions, dont Portneuf et Charlevoix, cherchent des solutions afin de préserver des bâtiments agricoles parfois centenaires que certains sont tentés de démanteler pour en revendre le bois au gros prix.
«Dans les régions rurales du Québec, il se perd une centaine de bâtiments de ferme par an. Le paysage change. Il y a une problématique avec le démantèlement du patrimoine agricole pour décorer des sous-sols ou faire des meubles», affirme Donald Vézina, directeur général de l'organisme sans but lucratif Culture et patrimoine Deschambault-Grondines.
Celui-ci se souvient d'ailleurs des ravages de la première «vague» de cette mode durant les années 70. «Le problème, c'est que 10 ou 20 ans plus tard, les gens s'en lassent et mettent tout ça au chemin. Mais on ne peut pas les ramener, ces bâtiments signature du paysage qui sont disparus!»
La mode du bois de grange touche même les meubles et les accessoires, comme cette lampe murale.
Le problème est suffisamment sérieux pour que la MRC de Portneuf décide de s'y pencher. «Nous nous donnons un an afin de trouver une solution pour inciter les gens à préserver leurs vieux bâtiments plutôt que d'aller vers la solution facile du démantèlement et de la revente, car dans Portneuf, la composante agricole est une partie importante de notre identité», indique Mme Éliane Trottier, agente de développement culturel à la MRC.
Celle-ci ajoute qu'il y a de la sensibilisation à faire, mais aussi certains mythes à déboulonner. Comme celui voulant que le démantèlement de vieilles granges pour en réutiliser le bois constitue du développement durable. «Le bâtiment a plus de chance de survivre dans le temps si on lui trouve un usage. Si on le démantèle, ça ne tient plus, car c'est une mode éphémère.»
L'autre écueil auquel se frotte la sauvegarde du patrimoine agricole bâti est le manque de soutien financier reçu par les agriculteurs pour l'entretien. «C'est quelque chose qui est mentionné assez souvent par les agriculteurs, qui à la base sont pourtant très intéressés par cet enjeu», explique Mme Trottier.
Si le bois de grange est prisé en décoration, 10 ou 20 ans plus tard, les gens s'en lassent, dénonce Donald Vézina, qui se porte à la défense du patrimoine agricole.
C'est que redresser un bâtiment agricole qui s'est enfoncé dans le sol, en refaire les fondations ou la peinture peut être dispendieux, surtout s'il s'agit d'une grange-étable. La MRC de Portneuf veut d'ailleurs évaluer le coût de ces opérations afin de vérifier jusqu'à quel point elle peut inciter les agriculteurs à bien entretenir leurs bâtiments.
Selon Donald Vézina, il est toutefois possible de prendre soin de ces bâtiments de ferme parfois centenaires pour seulement quelques milliers de dollars. Il cite à ce sujet en exemple l'ensemble fermier de la famille Laganière dont la laiterie, la porcherie, le poulailler et le hangar à bois sont très bien conservés.
L'appât du gain rapide peut toutefois faire pencher la balance, surtout quand les bâtiments sont inutilisés et que le bois de grange se négocie autour de 2 $ et 2,50 $ le pied carré sur Kijiji ou Facebook, selon M. Vézina. Éliane Trottier indique de son côté avoir déjà vu des gens demander des prix «surprenants» pour du bois de grange, pouvant aller même jusqu'à 6 $ le pied carré.
Dans un décor contemporain, le bois de grange est recherché pour sa chaleur.
«De tels prix en incitent certains à démanteler leurs bâtiments», déplore M. Vézina, ajoutant que l'hiver dernier, deux agriculteurs de Portneuf se sont même fait voler les murs de leurs vieux bâtiments agricoles par des malfaiteurs à la recherche de vieux bois.
Portneuf n'est pas la seule région à devoir composer avec cette situation et à décider d'agir. La MRC de Charlevoix a déjà lancé un guide des bonnes pratiques concernant le patrimoine agricole et la MRC des Maskoutains a créé un programme d'aide à la rénovation patrimoniale.