La maison sur la falaise

Cette maison de Québec est tellement vaste, tellement truffée de recoins, de détours et de portes camouflées, que les deux enfants refusaient d'y jouer à cache-cache quand la famille s'y est installée, il y a cinq ans. «C'est trop dur», se plaignaient Xavier et Chloé à leurs parents.
Chloé, aujourd'hui 17 ans, s'égare encore parfois dans cette victorienne de quatre niveaux, juchée sur la falaise de Beauport. Les problèmes d'orientation sont courants chez les autistes, glisse sa mère, Vicky Chalifour, notre hôtesse.
«Cette maison a une histoire, une âme. Elle n'est pas parfaite, ses planchers craquent et sa grande fenestration laisse passer quelques courants d'air, mais elle est belle et paisible», nous avait écrit la grand-maman, Susan Tivendell, qui demeure là elle aussi, dans des quartiers isolés des autres pièces.
Son rôle est essentiel à l'équilibre de la maisonnée, puisque c'est elle qui accueille Chloé quand elle arrive de l'école. «Elle a besoin d'une présence», mentionne la maman.
«Nous y vivons en bigénération», poursuivait la grand-maman dans son courriel.
À entendre Susan et sa fille Vicky, le projet s'est vite concrétisé. Réfléchissant à ce concept familial, Vicky a vu l'annonce de cette maison sur le site de RE/MAX. «On est allés la visiter tous les quatre», relate-t-elle en parlant de ses parents, Susan et Guy, et de son conjoint, Tony Gauvin. «On s'est dit : "C'est ça qu'on veut!"»
Alors établis dans Beauport, les deux couples ont rapidement vendu leurs propriétés respectives. «L'adaptation s'est faite en douceur», confie Susan, qui, pourtant, avait toujours vécu dans la même maison de Courville avec Guy.
Villa Bellevue
La résidence s'appelait autrefois la Villa Bellevue. Elle a 100 ans. Elle surplombe l'autoroute Dufferin-Montmorency, dont elle est séparée par des arbres qui composent une forêt pentue. On dirait que le Château Frontenac est tout près. L'hiver, on aperçoit l'île d'Orléans.
L'entrée principale et la grande galerie sont à l'arrière, face au paysage. C'est un privilège que d'y avoir accès. Il y a un siècle, on peut imaginer que les citadins y venaient comme en villégiature. 
Les deux couples l'ont achetée en janvier 2011 et y ont emménagé en avril. «Elle était en bon état», résume Vicky. Les propriétaires précédents l'avaient rénovée et bien entretenue. 
Vicky, Tony et Guy ont repeint l'intérieur au complet, ne demandant assistance que pour les plafonds et le tirage de joints. Ils ont aussi intégré une salle de bain dans les quartiers des grands-parents, composés d'un salon, d'une chambre et d'une petite salle à manger lumineuse.
Cette immense demeure aux plafonds très hauts a conservé la splendeur de ses détails architecturaux : riches boiseries, élégant escalier, fenêtres à crémones ornées de lourdes tentures, lustres de cristal.
Les deux couples ont distribué leur propre mobilier un peu partout. Mais ils ont constaté que ce n'est pas facile d'aménager des espaces si généreux. «Il faut des gros meubles», affirme Vicky. Elle en a acheté plusieurs qui appartenaient à Claude Croteau, propriétaire de Meubles Croteau, et dont il s'est délesté lorsqu'il a vendu sa maison de l'avenue des Braves. Kijiji a aussi été d'un grand secours.
Guy Chalifour, le père de Vicky, savait que la famille «s'embarquait dans quelque chose» en achetant cette noble maison de bois flanquée de tourelles et entourée de grands arbres. «Il a mis sa marque, certifie Vicky. Et il est encore ici d'aplomb.»
Guy est mort en mars, après avoir combattu un cancer pendant un an et demi. Il est resté dans la maison jusqu'à la fin, entouré des siens. «On a vécu ça ensemble, confie sa fille. Ç'a été une bonne décision de déménager ici.» Un ange passe. Les yeux s'embuent. «On s'épaule encore», dit-elle avec un sourire réconfortant à sa mère.