L'église Saint-Coeur-de-Marie, voisine du Concorde, conçue selon les plans de l'architecte Ludger Robitaille et construite entre 1919 et 1921.

La Grand Allée, «microcosme de l'histoire de l'architecture»

Avec le débat soulevé par la vocation future de l'hôtel Loews Le Concorde, qui doit fermer ses portes le 12 février, l'attention se tourne vers la Grande Allée. Cette prestigieuse artère de la Ville de Québec subit depuis déjà plusieurs années les pressions du développement urbain, qui menace son riche patrimoine. Malgré tout, le secteur conserve une haute valeur patrimoniale en raison de la richesse de son histoire et de son architecture. Le Soleil vous invite à redécouvrir cette rue que citoyens et touristes aiment tant fréquenter.
«Grande Allée, c'est un microcosme de l'histoire de l'architecture, un endroit très restreint avec une mégadiversité», s'exclame Claude Bergeron, conseiller en patrimoine chez Bergeron Gagnon inc. Ce consultant en patrimoine culturel et en muséologie, qui compte la Ville de Québec parmi ses clients, souligne que la Grande Allée se démarque par la variété des styles architecturaux qu'on y trouve, par la qualité des détails d'architecture et aussi par le fait que plusieurs architectes de renom ont participé au fil du temps à son développement. «Il n'y a pas vraiment de comparable à l'échelle du Québec, c'est un site vraiment unique.»
L'artère que constitue aujourd'hui la Grande Allée apparaît pour la première fois sur une carte réalisée sous le Régime français, en 1670. À cette époque, le «chemin de Sillery» est la principale voie d'accès à la ville fortifiée de Québec. Dès 1709 et jusqu'en 1722, deux propriétés comptant plusieurs constructions occupent l'actuel secteur de la Grande Allée. À la fin de la Nouvelle-France, même si plusieurs résidents de la «banlieue» de Québec s'y sont installés, l'artère demeure peu peuplée.
Une carte réalisée en 1830 par le colonel anglais Durnford montre une certaine densification de l'habitation dans le secteur de la Grande Allée. L'urbanisation naissante qui caractérise l'époque 1825-1855 fait apparaître trois types d'habitations : la maison en rangée, la maison jumelée et la résidence unifamiliale.
<p>La maison Cyrille-Duquet a été érigée en 1883 sur le site où se dresse aujourd'hui l'imposant hôtel Loews Le Concorde. </p>
Au milieu du XIXe siècle, le secteur est caractérisé par la construction d'édifices à fonction institutionnelle et publique. À la même époque, en 1860, une prison est érigée sur les plaines d'Abraham. Elle abrite aujourd'hui le pavillon Charles-Baillargé du Musée national des beaux-arts du Québec.
Le départ de la garnison britannique en 1871 entraîne d'importantes modifications dans le secteur de la Grande Allée. Un terrain - jusqu'alors réservé à l'usage des militaires britanniques - est acquis par le gouvernement du Québec pour y construire l'hôtel du Parlement entre 1877 et 1886. Cette construction donne une nouvelle vocation aux environs et favorise l'arrivée d'une élite politique, économique et marchande. Les membres de l'élite s'empressent d'acquérir un terrain à proximité du parlement et d'y faire construire leur résidence. L'architecture même du prestigieux édifice influence plusieurs architectes qui font un usage abondant du style Second Empire, inspiré de la France, dans la conception des nouvelles résidences.
Parcours d'honneur
Dès la fin du XIXe siècle, on donne ainsi à la Grande Allée un aspect prestigieux visant à faire de cette artère un parcours d'honneur. Elle devient un boulevard à la mode française, surnommé à l'époque «les Champs Élysées de Québec».
<p>La bien connue boîte de nuit Maurice était à l'origine le manoir Price. L'imposante villa est construite vers 1903 par Sir William Price, marchand de bois, industriel et homme politique québécois. La résidencese distingue par l'utilisation de plusieurs styles architecturaux, dont le néo-Tudor et le néogothique. L'édifice a aussi notamment abrité la permanence du parti de l'Union nationale sous l'ancien premier ministre Maurice Duplessis. Cette photo est parue dans <em>Le Soleil</em> en 1983. </p>
Au début du XXe siècle, on construit sur les derniers espaces vacants. La fonction religieuse vient notamment s'ajouter à l'usage résidentiel des lieux. On construira successivement l'église et le monastère des Franciscaines (à compter de 1896), l'église Saint-Patrice (1914), le monastère des Dominicains (1918) et l'église Saint-Coeur-de-Marie (1919).
De nouveaux types de résidences font également leur apparition à cette époque : les immeubles d'habitation à logements multiples. Puis, au milieu du XXe siècle, l'implantation d'édifices de bureaux et de complexes d'habitation vient changer la trame bâtie du secteur de la Grande Allée.
En 1973, la construction de l'hôtel Loews Le Concorde entraîne la démolition de la maison Cyrille-Duquet et provoque une rupture dans le cadre bâti du côté sud de la Grande Allée. Dans la mouvance de l'expressionnisme formel, son architecture est notamment caractérisée par son volume en béton.
Source : BERGERON GAGNON INC. Secteur de la Grande Allée - Caractérisation et évaluation, expertise en vue de l'attribution éventuelle de mesures particulières de protection, Division du design, de l'architecture et du patrimoine, Ville de Québec, 12 octobre 2011, 135 p.
<p>Le monastère des Dominicains vers 1930. Il a été démoli en 2012 pour permettre la construction du nouveau pavillon du Musée national des beaux-arts du Québec.</p>
Une mission de protection
Le cadre bâti du secteur de la Grande Allée a connu des pertes malgré les efforts déployés pour sa sauvegarde et sa mise en valeur. Pour protéger adéquatement ce secteur à haute valeur patrimoniale, la Ville de Québec a envisagé différentes possibilités, dont l'attribution d'un statut juridique de protection.
En 2011, les consultants en patrimoine culturel Bergeron Gagnon inc. ont réalisé un rapport pour déterminer quelles seraient les mesures appropriées à mettre en place pour mieux protéger le patrimoine de la prestigieuse artère, qui se trouve dans un secteur assujetti à la Commission d'urbanisme et de conservation de la Ville de Québec (CUCQ).
Le rapport a été commandé parce qu'il y avait «des inquiétudes par rapport à des demandes de démolition dans le secteur», soulève le conseiller en patrimoine Claude Bergeron. Selon l'interprétation de la CUCQ, il ne lui était pas possible d'interdire la démolition d'un bâtiment, indique M. Bergeron. «Il y avait un flou quant au règlement de la commission, à son interprétation.»
Après une étude approfondie de la question, les consultants ont déterminé que la CUCQ était dans les faits habilitée à interdire la démolition d'un bâtiment. Il n'était donc pas nécessaire d'ajouter au secteur un statut juridique particulier.
Le rapport a également permis de coter le cadre bâti du secteur. «Les bâtiments sont cotés selon leur valeur patrimoniale. Ceux qui ont une cote plus élevée seront plus difficiles à démolir. Il faut évaluer la qualité du projet de remplacement pour déterminer s'il y aura démolition ou non. Il faut également vérifier si le bâtiment d'origine est récupérable. Les interventions se font au cas par cas», explique M. Bergeron. Un exemple : le projet de condominiums L'Étoile, où une partie du monastère des Franciscaines a été reconstruite pour s'intégrer au nouveau bâtiment.
Dans le cas du Loews Le Concorde - comme de ses voisins -, s'il doit y avoir une transformation à l'apparence du bâtiment, elle doit être d'abord approuvée par la CUCQ. Rappelons que dans le cadre de l'acquisition de l'hôtel par les Résidences Soleil, il faut qu'il y ait un changement au règlement actuel de zonage pour faire modifier la vocation de l'immeuble, qui passerait d'une vocation hôtelière (commerciale) à résidentielle.