Les ébénistes Yves Bergeron, Pierre Hallé et Josée Morin

La chaise Maloof, Ferrari de la berçante

La chaise de l'ébéniste Sam Maloof est une icône du mobilier, «la Ferrari» de la berçante, selon le fondateur de l'école Artebois, Pierre Pagé. Souvent copiée, favorite des présidents américains Carter et Reagan, elle est devenue «un projet rassembleur» à Québec, quand neuf ébénistes amateurs ont été invités à s'en fabriquer une. Trois d'entre eux nous racontent leur aventure avec cette belle aux courbes irrésistibles.
Fils d'immigrants libanais, Sam Maloof est né en 1916, près de Los Angeles, en Californie. Après la Deuxième Guerre mondiale, il a fondé son atelier de meubles dans le garage attenant à sa maison.
Travaillant d'abord par nécessité pour sa famille, il s'est graduellement fait un nom en ébénisterie, même s'il a toujours préféré se décrire comme «menuisier». Ses créations ont intégré les collections de plusieurs musées américains, dont le Metropolitan Museum of Art. Le magazine People l'a surnommé «le Hemingway de bois franc».
Sam Maloof est décédé en 2009. Une chaise berçante faite de ses mains vaut aujourd'hui entre 40 000 $ et 60 000 $.
Les défis du projet
• Les courbes
• Le siège tout en rondeurs
• La confection entièrement à la main
Les qualités de la chaise
• Beauté du design
• Fluidité des raccords
• Finesse des courbes
• Confort du dos
• Équilibre des patins
• Élégance de l'insertion de bois dans les patins
• Impression qu'elle est taillée dans une seule › pièce de bois
«C'est un meuble que seul le feu peut détruire» - Pierre Pagé
<p>Pierre Pagé est copropriétaire d'Artebois avec Éric Thériault. </p>
Pierre Pagé, fondateur et copropriétaire de l'école Artebois
C'est Pierre Pagé qui, à la suggestion d'un élève, a proposé l'idée de la chaise Maloof. Chaque fois qu'il lance un nouveau projet, il mesure sa responsabilité. Pas question qu'un seul des participants se «ramasse à la fin avec un tas de bois». «On est des créateurs de réussite», philosophe celui qui affirme les «suivre pas à pas».
Depuis neuf ans, son entreprise forme des ébénistes amateurs, à l'intérieur de cours structurés ou d'ateliers libres supervisés par des pros. Elle compte 40 % de femmes. Les outils y sont toujours bien affûtés, les machines sont fonctionnelles, les locaux sont propres.
Des artisans pourraient ainsi fabriquer leur mobilier domestique au grand complet et ne posséder, à l'instar de l'élève Josée Morin, qu'un coffre à outils minimal. Il leur suffit de payer le prix du bois et le tarif horaire de 12 $ exigé par l'entreprise du quartier Limoilou.
«Pour m'outiller convenablement, ça me coûterait au moins 15 000 $, mentionne Josée. Cet équipement, il faudrait l'entretenir, ça me prendrait du temps. Et ça, ça ne fait pas partie de mon hobby.»
Pierre Pagé ajoute que le «projet de fou» de la chaise Maloof lui a imposé un travail préalable d'environ 300 heures, notamment pour la recherche des plans, «très complexes», et pour la confection des gabarits. Superviser neuf ébénistes amateurs qui s'échinent, depuis février, sur leurs chaises et qui y consacrent encore beaucoup de leur temps libre, oui, c'est toute une responsabilité.
Artebois tiendra deux journées porte ouverte le vendredi 10 et le samedi 11 octobre, entre 13h et 16h. www.artebois.com
<p>Depuis un an, Yves Bergeron mène une retraite où il fait bien d'autres choses que se bercer.</p>
Se mesurer à des courbes
>> Yves Bergeron, 56 ans, retraité, ancien chef de train pour le CN
Avec ses horaires atypiques, un chef de train ne peut jamais suivre de cours du soir. Aussitôt à la retraite, Yves Bergeron s'est donc lancé à corps perdu dans l'ébénisterie, lui qui n'avait «jamais touché au bois» de sa vie. Il a fait une bonnetière, son «premier meuble», et voilà qu'il vient de terminer une chaise berçante en noyer. Fier, vous dites?
Sans expérience, mû par la volonté de se mesurer «à des courbes», Yves a passé 144 heures à façonner, râper, raboter, sabler, huiler le bois, à se familiariser avec des outils inconnus, à intégrer mille et une techniques.
La vendre un jour? Jamais. «C'est MA chaise», proclame-t-il. 
<p>Pour Josée Morin, l'ébénisterie est plus qu'un hobby, c'est devenu une passion.  </p>
Passion rime avec mission
>> Josée Morin, 57 ans, administratrice d'État au gouvernement du Québec
Quand Josée Morin prendra sa retraite, elle sait précisément où elle se tiendra : dans un atelier d'ébénisterie. «L'étape d'apprentissage sera faite», dit-elle, en référence aux sept années qu'elle vient de passer comme élève chez Artebois et qui ont bouffé une grande partie de ses loisirs.
Elle est si passionnée qu'elle s'est attelée à deux chaises Maloof en cerisier. «Dans la vie, on ne se berce pas tout seul», décrète-t-elle. Elle leur a consacré 200 heures et estime qu'elle leur en doit une cinquantaine d'autres.
Chez cette petite femme, passion rime avec mission. «Je veux inculquer à mes enfants la culture du meuble bien fait, confie-t-elle. J'aimerais qu'ils considèrent le mobilier comme un élément culturel.»
Josée Morin n'a jamais oublié l'odeur du bois si particulière qui imprégnait l'atelier de son grand-père.
Aujourd'hui, elle fabrique à son tour des meubles-oeuvres d'art dont elle dessine elle-même les plans. Et c'est elle qui épate ses enfants. «Ce que j'aime, c'est apprendre, avancer, faire des choses différentes.» Elle est la preuve vivante qu'une ébéniste, même amateur, peut créer de belles choses. Une condition : y mettre le temps.
<p>«Une telle chaise, ça se travaille à l'oeil», explique Pierre Hallé.</p>
Objet de désir
>> Pierre Hallé, 49 ans, mécanicien
Pierre Hallé a senti le désir monter le jour où il a aperçu une chaise berçante de Jean-François Dugal dans une vitrine de magasin, à la place Royale. Il lui en fallait une pareille! Pierre, c'est un vrai bricoleur. Il a son propre atelier et il possède «à peu près tous les outils». «J'arrête jamais», lance-t-il.
Il s'est inscrit à une première session chez Artebois, il a poursuivi par lui-même, puis il a relevé le défi de la chaise Maloof.
«On vient quand on veut, il y a toujours un prof pour nous aider.» Surpris en train d'examiner la chaise d'Yves pendant la séance de photos, il s'est mis à rigoler : «On devient mémère, on surveille les défauts des autres.»