Dans le grand hall, les caisses de bois de la Laiterie Charlevoix sont fixées sur un mur paré de carrés de feutre de laine qui évoquent le bardeau et atténuent le bruit ambiant. Le sol est recouvert de céramique et de tapis recyclés assemblés par l'entreprise Interface.

Hôtel La Ferme de Baie-St-Paul: sur l'empreinte de la grange Filbaie

L'hôtel La Ferme, à Baie-Saint-Paul, est plus qu'un gîte et un restaurant. Dans ses chambres et dans ses espaces publics, dedans comme dehors, il offre une vitrine inestimable aux artisans du Québec qui ont tissé des serviettes de table, inventé des luminaires, créé des tapis, conçu des meubles avec des idées et des matériaux propres à la culture d'ici.
Ce luminaire est la pièce maîtresse du hall de l'hôtel La Ferme.
Avec ses hauts plafonds, son camaïeu de beiges et son bois blanchi, cette chambre évoque un cloître.
Dans le café Le Bercail, les étagères joliment illuminées de l'intérieur ont été fabriquées avec des caisses en bois de la Laiterie Charlevoix. À l'entrée du restaurant Les Labours, le papier peint de la réception est constitué d'emballages de livres de beurre lissés et encollés. Les bancs en forme de luge sont issus de l'imagination des deux designers de l'entreprise québécoise Six Point Un, qui ont eu la glorieuse idée de leur enfiler un tricot en guise de coussin.
Anne-Marie Hamel, de Clermont, a tissé une à une toutes les serviettes de table du restaurant et tous les jetés dans les chambres du bâtiment principal. Les clients voudraient en rapporter chez eux, mais l'artisane ne peut pas aller plus vite que son métier.
«Ça viendra», laisse tomber la designer Elsa Vincent, chargée de projet pour Groupe Le Massif. Elle se consacre depuis l'an dernier à l'aménagement intérieur de l'hôtel La Ferme en collaboration avec les trois firmes d'architectes qui ont travaillé en consortium, Lemay Michaud, Co-Architecture et STGM. Le design d'inspiration à la fois contemporaine et agricole porte la signature de cette jeune femme qui a commencé dans le métier comme étalagiste chez Simons et qui a supervisé l'agrandissement du magasin de Place Ste-Foy.
Présidée par le propriétaire, Daniel Gauthier, et par le directeur général, Richard Germain, l'ouverture officielle de l'hôtel La Ferme a eu lieu en grande pompe la semaine dernière en présence de Guy Laliberté, qui y a investi 10 millions $, de la première ministre Pauline Marois, de ministres, de maires et de quelque 200 invités. Ont-ils admiré le luminaire de 60 pieds de longueur d'Antoine Laverdière, «la pièce maîtresse» du hall, éclairé au DEL et constitué de dizaines de cylindres de pyrex soufflés à la main, qui pendent des hauteurs du plafond tels de délicats filaments lumineux? Ont-ils savouré, au mitan de la soirée, ce feu rugissant dans le foyer quatre faces de l'entreprise de Québec Don-Bar? Ont-ils remarqué, dans les corridors menant aux chambres, ce tapis dessiné par l'équipe de Lemay Michaud qui évoque les champs ondoyants de Baie-Saint-Paul?
Cinq pavillons
L'hôtel La Ferme, un projet de 60 millions$, comprend cinq pavillons. Érigé sur l'empreinte de la grange Filbaie, détruite par un incendie en 2007, le bâtiment principal est doté de 38 chambres et de 12 «espaces de vie» - des dortoirs nomades - composés de quatre lits escamotables chacun, qu'on loue à l'unité dans l'esprit d'une «auberge de jeunesse cinq étoiles»; il comporte aussi une salle de spectacles de 500 places. Le Clos (39 chambres) a une forme carrée qui rappelle celle d'un cloître et une décoration minimaliste illuminée par un camaïeu de beiges et par des murs de bois blanchi. La construction du Moulin (sept chambres), de la Bergerie (49 chambres) et de La Basse-Cour (12 chambres) sera achevée cet automne.
Dans les chambres du bâtiment principal, des photos anciennes de Baie-Saint-Paul, agrandies puis transformées en papier peint, ornent la tête de chacun des lits. Elles sont jumelées aux lampes de bois de Paule Dionne, aux tapis bigarrés de l'entreprise Couper Croiser, aux savons du Quai des bulles, dans un ensemble harmonieux et paisible où le Québec rayonne, comme l'a justement rappelé Pauline Marois lors de son passage.
Ce tabouret a été conçu et fabriqué par des jeunes en réinsertion sociale.
L'hôtel La Ferme vu de l'extérieur
De persévérance et de design
Des objets et des meubles d'appoint de bois sont disséminés dans les chambres et les espaces publics, aussi impeccables et singuliers que tous les autres éléments décoratifs de l'hôtel. Pourquoi en parler? Parce qu'ils ont été fabriqués par des décrocheurs de l'entreprise Techno-Concept, rattachée à l'Unité de rattrapage du Centre éducatif Saint-Aubin, à Baie-Saint-Paul. Les cabarets et les poubelles dans les chambres, des petites tables du café-bar Le Bercail, les tabourets de bouleau et l'une des grandes tables du restaurant Les Labours portent la signature de jeunes adultes en réinsertion sociale à qui le Groupe Le Massif a choisi de donner une chance.
La designer Elsa Vincent les a inclus dans son grand projet en leur demandant de créer pour l'hôtel des meubles sur mesure qui répondraient aux (hautes) exigences de la direction. Elle n'a pas manqué de nommer leurs professeurs, Jean Tremblay et Gilles Simard. Et elle a mentionné que les jeunes ébénistes avaient réussi, grâce à ce contrat, à acheter une machine à graver qui sert maintenant à tous les étudiants. Il est avant tout question, ici, de valorisation, d'estime de soi et de persévérance. La beauté du design est un boni.
Train touristique: de Chicago à Charlevoix
Les wagons du Train touristique de Charlevoix sont de vieilles «voitures des années 50» qui servaient au transport de banlieue, à Chicago. Leurs plafonds ont toujours 11 pieds de hauteur, mais tout le reste a été métamorphosé, à commencer par les fenêtres panoramiques conçues pour mettre «le meilleur de Charlevoix en valeur». Dans les wagons, pas d'acajou ni de granit. «On a misé sur la sobriété», a expliqué Frédéric Sujobert, responsable de la mise en opération du Train et du concept de croisière ferroviaire gastronomique.
Il se fait une fierté d'affirmer que tous les matériaux utilisés dans la réfection des wagons viennent du Québec, sauf les toiles du plafond, importées d'Italie. Et il se réjouit de la cohérence entre le train et le décor du chalet, au sommet du Massif de Petite-Rivière-Saint-François. Il parle d'«appropriation».
Dans l'étroite cuisine rutilante d'inox, les frigos ont été achetés chez Julien. Denise Laferrière, chef du wagon un, virevolte sur elle-même en montrant des plateaux et des étagères nickel sur lesquels les aliments refroidissent ou réchauffent dans des électroménagers haut de gamme. Cette portion de la voiture n'est que métal réfléchissant, bonheur olfactif et papilles gustatives excitées. Frédéric Sujobert voulait faire de cette croisière touristique une expérience sensorielle, tout le volet bouffe y participe. Les yeux vont des assiettes au fleuve en s'attardant à l'éclairage changeant sur le périmètre du plafond.
Devant Cap-Tourmente, des oies cacardent dans les haut-parleurs. La stimulation des sens est très subtile. Et c'est finalement notre coeur qui est touché par tant d'harmonie et de beauté.