Les feuilles en queue depoisson du ginkgo sont faciles à reconnaître.

Des fossiles parmi nous

On entend souvent le terme fossile vivant pour décrire des espèces d'abord découvertes sous forme de fossile, puis redécouvertes toujours bien vivantes par la suite. Le monde animal comprend une foule de fossiles vivants, dont le célèbre coelacanthe, ce poisson trouvé sous forme fossile en 1821 dans les roches datant d'il y a 350 millions années, poisson qu'on croyait éteint depuis au moins 65 millions d'années jusqu'à ce qu'on découvre un spécimen vivant en 1938! Mais le monde végétal comprend aussi un bon lot de fossiles vivants. Regardons-en trois aujourd'hui.
Le ginkgo
Le plus connu de ces fossiles vivants végétaux est sans doute le ginkgo ou «arbre à quarante écus» : Ginkgo biloba. On trouve des fossiles essentiellement identiques à cette espèce dans les fossiles datant d'il y a 270 millions d'années un peu partout à travers le monde, d'ailleurs jusque dans l'Arctique canadien. Le ginkgo commence à disparaître des relevés fossiles il y a 100 millions d'années et vers il y a cinq millions d'années, on n'en trouve plus de trace. Cependant, le botaniste allemand Engelbert Kaempfer l'a découvert, toujours vivant, poussant devant un temple en Chine. L'arbre provoqua un tel émoi quand il fut importé en France qu'il s'est vendu pour 40 écus d'or, un prix inestimable à l'époque. D'ailleurs, le premier arbre importé en France, à Montpellier, y pousse toujours, mais il y a des spécimens bien plus vieux en Asie : certains ont plus de 2500 ans!
Jusqu'à tout récemment (et encore dans presque tous les livres), on racontait que le ginkgo était inconnu à l'état sauvage, qu'il aurait été sauvé de l'extinction par des moines bouddhistes il y a très longtemps. Cependant, en 1956, on a retrouvé dans deux petites forêts des populations de ginkgo sauvage en Chine. Des études très récentes du RDN des arbres confirment qu'elles ont une diversité génétique bien plus grande que les ginkgos en culture, indiquant que c'est véritablement une population sauvage et non pas des arbres échappés de la culture.
Le ginkgo est sans aucun doute le fossile vivant végétal le plus facile à obtenir et à cultiver dans notre région. Si vous voulez cultiver cet arbre avec son feuillage bizarre en forme de queue de poisson, il est offert dans presque toute jardinerie. Sa rusticité est bonne (zone 4) et il s'adapte à presque toutes les conditions de jardin sauf l'ombre et les sols détrempés. Sa croissance est toutefois péniblement lente... mais il va vous survivre de plusieurs centaines d'années!
<p>Sous des climats plus doux, l'arbre fossile métaséquoia devient un  grand conifère.</p>
Le métaséquoia
L'histoire du métaséquoia rappelle celle du ginkgo. Encore une fois, nous avons un arbre, cette fois un conifère, qu'on trouve abondamment dans les relevés fossiles dans l'hémisphère Nord. En se basant sur les feuilles fossilisées, les botanistes l'ont appelé Metasequoia, qui veut dire «parent du séquoia», car il est effectivement proche du célèbre séquoia géant de Californie, Sequoiadendron giganteum. On l'a cru disparu depuis plus de 100 millions d'années, mais le botaniste chinois Zhan Wang a découvert des petites populations de cet arbre dans une région reculée de la Chine. Quand la nouvelle fut annoncée en 1948, l'Arboretum Arnold de Boston organisa une expédition la même année qui rapporta des semences... et depuis, le métaséquoia de Chine (M. glyptostroboides) est largement cultivé dans les grands jardins des zones tempérées.
Un fossile indique bien des choses, mais ne révèle pas tout. Ainsi, les botanistes furent étonnés de découvrir que ce conifère perd ses aiguilles durant l'hiver, un trait très rare partagé par seulement deux autres genres conifériens (dont le mélèze (Larix) que nous connaissons bien au Québec). La théorie veut que le métaséquoia ait adopté ce comportement original pour s'acclimater aux conditions climatiques de l'Arctique où il poussait à profusion il y a 75 millions d'années. À l'époque, l'Arctique était subtropical et sans différences marquées de température d'une saison à l'autre. Aucune raison là pour qu'une plante perde son feuillage l'hiver. Mais malgré ce climat doux, l'Arctique passait, comme aujourd'hui, trois mois à la noirceur totale tous les ans, trois mois durant lesquels les aiguilles n'auraient été nullement utiles et auraient nui à l'arbre, car elles perdent constamment de l'eau. Ce serait donc en réponse à la durée du jour très changeante d'une saison à l'autre la plante a évolué ce comportement inhabituel.
Il n'est pas évident de cultiver le métaséquoia dans la région de Québec : il est de zone 5b alors que nous sommes en zone 4b. Toutefois, on voit quelques spécimens dans la région. Habituellement, le métaséquoia en sol québécois se fait endommager l'hiver, mais n'en meurt pas. Il repousse bien au printemps suivant, mais jamais il ne devient le grand arbre majestueux qu'on voit en Chine, mais plutôt un arbuste large et étalant. Vous voulez en essayer un? Pour des raisons évidentes, on trouvera plus facilement ce conifère dans les pépinières montréalaises.
<p>Jusqu'à récemment l'arbre le plus rare de la planète, le wollemia devient plus courant­­­­.</p>
Le pin de Wollemie
La plus récente découverte d'un arbre fossile est sans doute le soi-disant pin de Wollemi (Wollemia nobilis). En fait, nullement apparenté aux pins que nous connaissons (Pinus), ce conifère n'a été découvert vivant qu'en 1994 dans un ravin du Parc national Wollemi par le garde forestier David Noble. Ne pouvant identifier cet arbre, il l'a apporté à des taxonomistes de Sydney qui ont déterminé que c'était d'un genre inconnu jusqu'ici. En le baptisant Wollemia nobilis, ils ont honoré à la fois l'endroit où on l'a trouvé et son découvreur.
C'est un grand conifère aux longues aiguilles aplaties ressemblant nullement aux conifères des régions froides. Il ne reste que 40 de ces arbres dans la forêt de Wollemi. Pour les protéger, le lieu précis de la découverte est gardé strictement secret, car des maladies transportées par des semelles de chaussures ou des vêtements représentent une grande menace pour les derniers spécimens. Des visites trop fréquentes pourraient éradiquer cette plante de sa dernière assise.
On commence à voir des spécimens de ce conifère original dans les jardins botaniques du monde, notamment au Jardin botanique de Montréal. Au début, on les plaçait dans des cages de métal pour souligner leur rareté et pour les protéger contre le vol, mais la plupart des jardins ont abandonné la technique : la plante pousse trop vite et débord rapidement de sa cage! D'ailleurs, cette plante rarissime risque rapidement de devenir moins rare : le wollemia se trouve très facile à multiplier par boutures de tige et d'une facilité de culture peu commune. C'est un mystère pourquoi une plante aussi conciliante soit si rare dans la nature. Je gage que d'ici quelques années, on va facilement le trouver en jardinerie... en tant que plante d'intérieur, du moins, car il n'est pas très rustique : zone 7 ou 8 seulement. À venir, donc : un fossile vivant de salon qui peut aussi servir d'arbre de Noël!
Et voilà! Trois fossiles vivants végétaux à découvrir. Reste maintenant à trouver un dinosaure vivant pour les accompagner dans votre jardin jurassique!