Chehel Sotoon, un jardin perse à Isafahan, Iran

Courte histoire de jardin

Je visite des jardins autour du monde depuis plus de 40 ans et en apprends chaque fois un peu plus sur leur histoire. Et il y a un point surtout qui me fascine : comment se fait-il que, partout à travers le monde, des êtres humains se soient mis à embellir leur environnement avec des végétaux?
<p>Reconstruction d'un jardin romain à la maison des Vettii, à Pompéi, en Italie </p>
Il semble qu'il y a un peu de l'horticulteur et un peu de l'artiste dans chacun de nous et que le mariage entre les deux ressorte dans le jardin. Voici une «tournée rapide» dans l'histoire des jardins européens, ceux qui ont tant influencé les jardins de chez nous.
Dans l'Antiquité
L'origine des jardins est perdue dans la nuit des temps, mais on sait que les peuples préhistoriques protégeaient activement des plantes désirables - notamment des arbres fruitiers - et éliminaient les compétiteurs. Peu à peu, ils commencèrent à assembler des variétés considérées comme plus désirables ensemble : c'est le début du jardinage.
Mais c'est avec la création des premières villes il y a environ 10 000 ans que les jardins d'ornement apparaissent. Habituellement, ce sont les individus riches qui créent ces jardins : qui d'autres auraient les moyens de s'offrir un espace vert uniquement à des fins esthétiques?
C'est en Mésopotamie il y a 3000 ans qu'on commence à voir des preuves tangibles de ces jardins, soit leurs ruines, soit des écrits à leur sujet. Il s'agissait de jardins clos (entourés de murs) conçus pour le plaisir des propriétaires, avec des sentiers surélevés formant des carrés dans lesquels on plantait des fruitiers et des plantes médicinales. Bientôt, on ajouta de simples fontaines. Souvent les jardins royaux étaient assez vastes qu'on y tenait de grandes fêtes. Les Jardins suspendus de Babylone étaient les plus réputés de cette période, et on les considérait comme l'une des sept merveilles du monde. Le hic, il n'est pas certain que ces jardins aient existé. Il est possible qu'il s'agisse plutôt d'un amalgame des descriptions de différents jardins mésopotamiens données par des voyageurs.
En Égypte, les premiers jardins confirmés datent d'environ 1600 avant notre ère, car des tableaux de l'époque illustrent des étangs de nymphéas entourés de lignées symétriques d'acacias et de palmiers. Souvent, ces jardins étaient incorporés aux temples.
La tradition des jardins est depuis longtemps bien établie en Perse (aujourd'hui l'Iran) et d'ailleurs, on peut dire que le jardin perse est l'une des influences principales des jardins européens qui allaient suivre. Darius Ier (550-486 avant notre ère), notamment, possédait un «jardin de paradis». Ce type de jardin était typiquement rectangulaire, découpé en carrés par quatre canaux (les quatre fleuves du jardin d'Éden) et avec une fontaine en son centre. Dans les carrés se trouvaient des fruitiers bien alignés. Ce jardin représentant le paradis que tous les humains espéraient atteindre à la fin de leur vie. On trouve encore des jardins de paradis en Iran, dans plusieurs pays islamiques et en Inde (les jardins du Taj Mahal, notamment).
En Europe
Curieusement, les Grecs n'étaient pas considérés comme des jardiniers très avides (d'ailleurs, même de nos jours, la Grèce n'est pas très connue pour ses jardins), bien qu'on trouvait des jardins autour de certains temples.
L'histoire est tout autre en ce qui concerne les Romains. Ils reprennent le cours clos et les fontaines des Perses et y ajoutent des statues, des escaliers, des grottes et plus encore. D'ailleurs, le mot jardin vient du latin gardinium pour «espace gardé», soit un jardin clos. Il y avait même des jardins publics, donc ouverts à tous les citoyens de Rome : un concept fort généreux pour l'époque!
Le jardin romain typique était composé d'une terrasse surélevée, le xystus, donnant une vue sur un jardin fleuri en contrebas, l'ambulatio, ce dernier entouré d'une allée cintrée d'arbres, la gestation. Si les grands jardins étaient limités aux plus fortunés, la classe moyenne, elle, se permettait de petits jardins dans l'atrium au centre de leur maison, autour d'un bassin pour capter l'eau, l'impluvium. L'art topiaire - des arbustes sculptés en formes géométriques et même animales - était populaire dans les atriums.
Avec le temps, les Romains rivalisèrent entre eux pour savoir qui pourrait cultiver la plante la plus exotique ou la plus rare, et les jardins romains deviennent alors de plus en plus fleuris. C'est aussi dans les villes romaines qu'on trouve les premières boîtes à fleurs. Il y avait même des jardins sur le toit dans certaines villes romaines.
Au Moyen Âge
La chute de Rome a essentiellement effacé les jardins ornementaux de l'ouest de l'Europe (ils continuèrent dans l'est sous l'influence des Byzantins). Au cours du Moyen Âge, soit entre le Ve et le XVe siècle, donc, l'art du jardin se retira dans les monastères et les couvents. Derrière les murs de ces sanctuaires, on trouvait souvent un jardin de légumes et de fruitiers, un jardin de plantes médicinales ou un jardin contemplatif, ce dernier dans le cloître et conçu pour la méditation. Typiquement, ces jardins étaient de forme rectangulaire, avec quatre sentiers se croisant au centre, comme le jardin de paradis perse. Sauf que maintenant, le croisement n'est plus vu comme les quatre fleuves du paradis, mais comme représentant la croix du Christ.
<p>Dans le jardin maure El Generalife, à Grenade, l'eau est très présente. </p>
L'influence des Maures
En Espagne et au Portugal, la tradition du jardin ornemental renaît grâce aux Maures. Pendant leur présence entre les VIIIe et XVe siècles, ils y ont introduit un jardin fortement influencé par le jardin de paradis des Perses, mais faisant une plus grande utilisation de l'eau. Étant un peuple d'origine désertique, les Maures appréciaient énormément l'eau. Jets, fontaines, ruisseaux : on peut dire que l'eau giclait de partout! Et ils aimaient aussi les bons effluves et introduisirent les jasmins, les rosiers à parfumerie et les agrumes à l'Europe. Mais aucune statue ne décorait leurs jardins : les images figuratives d'êtres vivants étaient défendues par leur religion. On voit encore des jardins mauresques en Espagne, notamment El Généralife à Grenade.
Pour l'histoire du retour du jardin ornemental en Europe à la suite du Moyen Âge, le mot Renaissance est parfaitement choisi, car le jardin ornemental allait renaître de ses cendres d'une façon spectaculaire... mais nous verrons cela la semaine prochaine.