Ces nouvelles latrines groupées remplacent celles suspendues dans un bidonville de Dhaka, au Bangladesh.

Des toilettes pour tous!

Pour les uns, des toilettes en porcelaine, double chasse, hauteur confort. Tout est évacué, canalisé, géré, acquis. Pour les autres, un simple trou dans le sol, qui déborde plus souvent qu'à son tour. La chercheuse Catherine Bourgault l'a appris à la dure et raconte pour mieux sensibiliser.
Cette doctorante en génie des eaux à l'Université Laval a un sujet d'étude pour le moins singulier. Un masque sur le nez, les deux mains dans le... caca, elle est spécialisée en assainissement pour les pays en développement. Son objectif : mieux comprendre les mécanismes de biodégradation dans les latrines à fosses.
«Pourquoi je fais ça? Je me pose la question tous les jours», lance en riant la jeune femme de 32 ans, bien consciente de l'odeur qui se dégage de ses recherches.
Son intérêt pour la cause est né lors d'un séjour au Sénégal après sa maîtrise, alors qu'elle travaillait pour une ONG. «C'était la saison des pluies, il y avait plein de trous d'eau et je ne me suis pas inquiétée d'avoir les pieds mouillés.» À cause du manque d'organisation sanitaire, il y avait des matières fécales partout dans les rues. Résultat, elle a attrapé une sorte de ver qui s'est faufilé par un ongle d'orteil.
Une prise de conscience qui ne l'a pas arrêtée, bien au contraire. Catherine Bourgault a visité l'Inde, Haïti, le Burkina Faso. Puis elle a obtenu une bourse pour commencer un doctorat en assainissement.
L'enjeu est humanitaire : dans les pays en voie de développement, la moitié des lits d'hôpitaux sont occupés par des patients qui souffrent de maladies dues aux problèmes de qualité d'eau, d'assainissement, d'hygiène. Chaque année, la diarrhée tue plus d'enfants que le sida, la malaria et la rougeole combinés, expose Catherine Bourgault.
À Dakar ou à Nairobi, il existe des toilettes modernes, mais la grande majorité des installations sanitaires ne sont pas raccordées à un système d'égout. Elle décrit les latrines, un trou dans le sol recouvert d'une structure, par-dessus lequel on installe une cabane, pour un minimum de dignité.
Viennent en tête les images marquantes du film Le pouilleux millionnaire (2008), alors que le petit Jamal plonge dans la fosse septique de son bidonville près de Bombay pour obtenir un autographe...
Catherine Bourgault opine. Elle a vécu six mois en Inde. «Même la défécation en plein air est naturelle. Surtout les enfants, dans la rue.»
Problème de vidange
Le problème avec les toilettes communautaires, c'est de les vider lorsqu'elles sont pleines, indique la chercheuse. Il y a une histoire de coûts, de difficulté d'accès. Sans lois existantes, les camions qui vidangent vont déverser le contenu dans la nature. S'il y avait des lois, il faudrait pouvoir déverser dans des stations de traitement fonctionnelles, ce qui n'existe pas encore.
«Pour les gens qui vivent dans l'extrême pauvreté et gagnent 2 $ par jour, qui va payer pour ça? Eux, ce n'est pas leur priorité, qui est plutôt de travailler et de manger», illustre Catherine Bourgault.
Pour valoriser toute cette matière fécale, on pourrait récupérer les gaz qui s'en dégagent et produire par exemple de l'énergie, rêve tout haut la chercheuse. «Mais ça prend des technologies adaptées. Et on n'est pas encore rendu là.»
Catherine Bourgault en Inde, pour un projet de traitement des eaux avec Oxfam.
Bill Gates et les toilettes de l'avenir
Règle générale, financer l'eau potable est «plus sexy» que de financer l'assainissement. Mais quand il est question de toilettes, Catherine Bourgault ne peut passer sous silence un nom : Bill Gates. «Sa fondation investit beaucoup dans l'assainissement. C'est un grand bailleur de fonds pour la recherche, plus que l'Organisation mondiale de la santé.»
Elle-même est allée faire un séjour d'études et d'échantillonnage en Afrique du Sud dans un laboratoire financé par la Fondation Bill and Melinda Gates.
Le célèbre couple philanthrope a même lancé le concours Reinvent the toilet («Réinventer la toilette») pour améliorer les conditions sanitaires dans les pays pauvres. Des universités ont répondu à l'appel, des prototypes ont été présentés.
Catherine Bourgault voit dans tout ça un beau geste, mais aussi une occasion d'affaires, car les besoins sont immenses. La fille de terrain doute aussi que ces prototypes soient applicables, parce que leur matériel sophistiqué risque d'être mal entretenu ou volé.
De son côté, elle planche sur de la recherche de base, sur ce qui se passe «dans le trou» pour voir comment améliorer la biodégradabilité de la matière fécale. Un peu comme on optimise la fabrication du compost.
Selon elle, l'enjeu n'est pas que technologique : «On envoie des gens sur la Lune!» Un meilleur assainissement passera plutôt par une volonté gouvernementale, par la création de lois, par le développement économique.
Ce grand problème de santé publique est complexe, souligne Catherine Bourgault. «Il est en compétition avec le chômage, la pauvreté, les autres maladies, la malnutrition, les conflits armés, les catastrophes naturelles... Si j'étais mairesse d'une de ces villes, je voudrais d'abord sortir les familles de la pauvreté .»
Les latrines d'un bidonville de Kampala, en Ouganda, sont surélevées pour protéger la dalle des inondations fréquentes.
L'exemple du Japon
En observant ce qui se fait dans le monde, elle cite le Japon comme exemple à suivre pour sa grande ouverture. «Il y a beaucoup de psychologie dans la gestion des matières fécales.»
Elle explique que l'être humain, après digestion, rejette beaucoup de bonnes choses contrairement à d'autres animaux qui absorbent mieux. Elle parle de protéines, de carbohydrates, de lipides, présents dans notre matière fécale.
«Au Japon, un chercheur récupère ça et en fait une sorte de viande. Moi, même avec bien du ketchup, j'hésiterais... Mais eux semblent plus ouverts d'esprit.»
Au pays du Soleil levant, il existe même un musée pour sensibiliser la population aux ressources de cette matière naturelle. «Les Japonais sont en avance et on voit des résultats. Ils ont beaucoup amélioré leurs conditions sanitaires. Ils n'avaient pas le choix, ils sont tellement nombreux. Ils ont créé des solutions», indique Catherine Bourgault.
Celle qui combat les tabous s'envolera pour l'Inde en février. Elle participera à la quatrième Conférence internationale sur la gestion des boues fécales.
Saviez-vous que...
• Il existe une Journée mondiale des toilettes? Elle a lieu le 19 novembre depuis 2001. Son enjeu? Sensibiliser le grand public aux questions d'hygiène à l'échelle planétaire. L'ONU vise l'accès aux toilettes à tous d'ici 2030, alors qu'à l'heure actuelle, 1 personne sur 10 n'a d'autre choix que de faire ses besoins en plein air.
• Il existe en Inde un mouvement appelé No Toilet, No Bride, dans lequel les femmes du monde rural refusent d'épouser un homme dont la maison n'est pas munie de toilettes? Selon l'ONU, une femme sur trois n'a pas accès à des toilettes sûres et se trouve exposée à la maladie, à la honte, à des risques d'agression. Pour avoir plus d'intimité en absence de toilettes privées, les femmes se réveillent la nuit et se regroupent pour aller faire leurs besoins, afin de limiter les risques de viol alors qu'elles sont en position vulnérable.
• Les toilettes japonaises sont les plus perfectionnées au monde? Un modèle du fabricant TOTO est même listé dans le Livre des records Guinness. Les innovations se sont multipliées : jet d'eau nettoyant, séchage, surface antibactérienne, ventilation désodorisante, lunette fluorescente, capteurs intégrés pour mesurer le taux de sucre sanguin, le pouls, la pression et le taux de graisse de l'utilisateur, données qui peuvent être envoyées à un médecin par Internet.
• Lonely Planet fait le zoom sur les petits coins dans le livre Toilettes du monde? Il y a là de tout, des plus extravagantes aux plus rudimentaires. Des toilettes design, des bécosses de bouis-bouis, des installations intérieures, extérieures, privées, publiques, musicales, avec vue, en porcelaine, en bois, dans la neige, dans le désert... Pour chacune des 100 toilettes sélectionnées, les données GPS permettent de les localiser.
Sources: Catherine Bourgault, ONU,  Wikipédia, lonelyplanet.com, water.org
Trois choses à savoir sur nos toilettes au Québec
Encore des déversements
La saga des égouts de Montréal à l'automne 2015, communément appelé flushgate, a rappelé à la population qu'il y a encore des déversements d'eaux usées dans le Saint-Laurent. Québec a aussi son lot de déversements «contrôlés» dans le fleuve, manoeuvre obligatoire quand des travaux s'imposent dans les stations d'épuration. Le journal Le Devoir révélait la semaine dernière qu'une centaine de petites municipalités dans la province déversent toujours leurs égouts dans le fleuve et ses bassins versants, alors que le gouvernement leur a donné jusqu'en 2020 pour corriger cette pratique. En 2015, le ministère des Affaires municipales avait débloqué des millions de dollars pour les soutenir et financer jusqu'à 95 % des stations d'épuration dans les villes de 6500 habitants et moins. Or, le processus est long et les 5 % qui restent à débourser représentent parfois un gros montant pour les contribuables de ces petites villes, rapportait Le Devoir. Catherine Bourgault, doctorante en génie des eaux et chargée de cours à l'Université Laval, rappelle pour sa part que le Québec a un programme d'assainissement des eaux depuis seulement la fin des années 70.
Dotée d'une litière de matières organiques, d'un système de chasse sans eau, d'un composteur à alimentation continue et récolte périodique (sans vidange), cette toilette imaginée par Aliksir a été présentée dans plusieurs foires et salons.
Projets de biométhanisation
Il existe au Québec de grands projets de biométhanisation. L'idée? Traiter nos déchets, plus précisément nos matières organiques résiduelles, pour récupérer un biogaz, le méthane, source d'énergie. Entrent en ligne de compte les résidus alimentaires et les boues des stations d'épuration, qui contiennent notamment nos matières fécales. La chercheuse de l'Université Laval Catherine Bourgault explique que durant le traitement des eaux, il y a une décantation de la matière organique qui est ensuite vidangée, puis généralement brûlée. Ce qui demande de l'énergie. Plutôt que d'être brûlés, si ces résidus organiques sont déposés dans un biodigesteur, on en tire du méthane. «Les projets sont en route. C'est un pas dans la bonne direction, même s'il reste encore beaucoup de travail à faire», souligne la doctorante.
Campagne pour les toilettes sèches
Des toilettes sans eau? Ça existe et on ne parle pas ici de «bécosses», assure l'agronome Sandrine Seydoux. Elle a plutôt en tête des modèles modernes, comme les toilettes sèches Zircone de la compagnie française Ecodomeo ou encore un prototype élaboré plus près de chez nous par Aliksir. Depuis trois ans, l'entreprise de Grondines dirigée par Lucie Mainguy, et pour laquelle Mme Seydoux travaille, met au point une «toilette du futur». Celle-ci est dotée d'un système qui transforme les excréments humains et les restes de table en composts. «Pourquoi ne pas considérer les déjections humaines comme une ressource et non un déchet, et restituer au sol ce qui vient du sol?» demande Mme Seydoux. Impliquée dans la cause, elle est aussi présidente de l'organisme à but non lucratif Terr-O-Nostra. Dans un mémoire soumis au ministère du Développement durable, de l'Environnement, de la Faune et des Parcs l'été dernier, Terr-O-Nostra souligne que les toilettes sèches permettent une diminution d'environ 30 % de consommation d'eau. Selon l'organisme, elles ont un impact positif sur la conservation des sols, la biodiversité, la lutte contre les changements climatiques, elles préservent les cours d'eau. Et elles coûtent moins cher qu'un système d'épuration classique. Le hic : il est difficile d'obtenir un permis. Les toilettes sans eau ne sont autorisées que comme option de dernier recours pour les résidences non raccordées à un système d'égout au Québec.