Dans les coulisses des musées

Il contient quelque 225 000 objets et documents, certains datant du XVIIe siècle. Dans ses 11 voûtes sont conservés les trésors des musées de Québec. Bienvenue au Centre national de conservation et d'études des collections, la réserve muséale de la capitale nationale.  
<p>Détail de l'armoire aux coeurs</p>
«Grandes oeuvres», «splendeurs»: certaines armoires anciennes valent «n'importe quel Borduas», s'émeut Christian Denis, conservateur aux Musées de la civilisation de Québec. Au fond du parc Duberger, dans un secteur industriel de Québec, se trouve le Centre national de conservation et d'études des collections (CNCEC), soit la réserve muséale de la capitale nationale.
Le grand bâtiment contemporain conçu par l'architecte Pierre Thibault est une forteresse de béton. La peinture des murs et des planchers, le système d'aération, la sécurité, les caisses spécifiques à chaque artefact : tout a été pensé afin de préserver des trésors souvent vieux de plusieurs siècles.
Le Soleil a eu le privilège d'une visite privée dans les voûtes contenant du mobilier, de la vaisselle et divers objets du monde domestique. Le conservateur Christian Denis nous a servi de guide, avec passion, érudition et éloquence. Il fait des acquisitions, il participe aux expositions, il voit au développement de la collection nationale, il s'occupe des donations, il a animé 106 émissions sur la chaîne de télévision Historia. Bref, il connaît son affaire.
Chaque meuble a son histoire. L'armoire aux coeurs fait fondre Christian Denis. Il y décèle l'influence des grands styles. Elle a été léguée au Québec par l'homme politique Paul Gouin, mort en 1976, qui a su préserver l'intégrité des meubles de son héritage, se réjouit le conservateur. Cette armoire est une «splendeur» de la réserve. «Son coeur a parlé», commente M. Denis, en évoquant l'artisan anonyme qui a sculpté les formes dans le bois.
«À la fois savante et naïve», une autre armoire ornée de coeurs, de rouelles et d'arbres de vie suscite l'émerveillement. «C'est l'une des armoires les plus spectaculaires de la réserve, estime Christian Denis. Elle a longtemps été dans le bureau du premier ministre du Québec.» Le Musée en a hérité à la faveur d'un réaménagement de ce bureau.
Cette armoire de la seconde moitié du XVIIIe siècle fait partie de la collection Coverdale, du nom de l'armateur William H. Coverdale, président de la Canada Steamship Lines entre 1922 et 1949. En 1968, le gouvernement du Québec s'est porté acquéreur de cette collection qui contenait près de 2500 pièces, dont le mobilier de l'hôtel Tadoussac.
Des dons à 98 % pour les meubles en bois
La collection de meubles des Musées de la civilisation comprend quelque 1000 morceaux (vaisseliers, armoires, commodes, buffets, tables, lits) couvrant toutes les périodes de l'histoire du Québec, soit du XVIIe siècle aux années 1960. Elle est hébergée dans la voûte des gros artefacts de bois. «98 % de ces meubles sont des dons», précise M. Denis.
On y trouve aussi bien du mobilier Art décor fabriqué, dans les années 30, à l'École du meuble de Montréal sous la direction de Jean-Marie Gauvreau, que le mobilier chinois acquis par les Jésuites en 1913, puis légué au Musée en 1993. «L'ensemble est complet», note le conservateur.
«Le Québec a toujours vécu à l'heure des grandes métropoles», fait-il valoir.
Agrandissement prévu dans quelques années
Le Centre national de conservation et d'études des collections est «presque à pleine capacité». À moyen terme, le bâtiment sera agrandi, affirme le directeur des Musées de la civilisation, Stéphan La Roche.
«Les plans initiaux avaient été prévus en fonction d'un agran--dissement», a-t-il mentionné à propos de l'édifice inauguré en 2005 dans le parc Duberger, à Québec. Il s'agit d'un projet de plusieurs millions de dollars qui se concrétisera «dans quelques années».
Cette réserve muséale de la capitale nationale contient quel-que 225 000 objets. Et il s'en ajoute forcément tout le temps. «Il y a un processus d'aliénation», fait observer M. La Roche. Les musées se montrent en outre de plus en plus sélectifs au moment d'accepter les dons. «On raffine nos façons de conserver et de rationaliser l'espace», ajoute-t-il.
Chantier de numérisation
Un vaste chantier de numérisation est actuellement en cours aux Musées de la civilisation de Québec. Il s'inscrit dans le plan culturel numérique lancé en septembre 2014 par la ministre de la Culture et des Communications, Hélène David. Il a une durée de sept ans. Les Musées de la civilisation recevront 1 million $ par année durant cette période.
«C'est une avancée majeure dans la diffusion», note Stéphan La Roche. Dès cette année, en effet, la population aura accès en ligne à certaines images et à certains documents déjà numérisés. «Une grande richesse sera mise à la disposition de la population.»
Dix employés des Musées de la civilisation travaillent à temps plein dans ce chantier. Depuis janvier 2015, ils ont numérisé 15 000 objets et documents, et pris quelque 67 000 photos, puisque les objets sont captés sous plusieurs angles. L'objectif? La numérisation de 100 000 objets en sept ans.
Le plan culturel de la ministre David concerne l'ensemble des institutions d'État, dont les musées. L'une de ses priorités est justement la numérisation des objets de leurs collections.
Dossier au stencil d'une chaise fabriquée à l'usine de William Drum, à Québec
De chaises et d'autres
Le site du Vieux-Port de Québec était occupé, au milieu du XIXe siècle, par l'usine de l'Irlandais William Drum. «C'était l'un des grands meubliers de Québec», raconte le conservateur Christian Denis.
Il montre une chaise de fabrication industrielle (des années 1860) qui en est issue : elle a un siège de paille et un ravissant dossier orné de fleurs dessinées «au stencil».
Et cette autre, en chêne, de style Arts and Crafts : avec ses lignes simples et son aspect solide, elle affiche des détails qui font la synthèse avec l'Art nouveau, fait-il observer.
Si la berceuse est l'objet mal aimé des antiquaires, la chaise de l'île d'Orléans est «un trésor encore très recherché». Elle a traversé le temps, on la trouve jusque sur la Côte-de-Beaupré, elle fait partie de nos «caractéristiques régionales», affirme M. Denis.  
Carte de visite
2005: année d'inauguration
13 mois: durée du chantier, soit de mai 2002 à juin 2003
8546 m2: superficie du bâtiment
Emplacement: dans le parc Duberger, à Québec
225 000: nombre d'objets et de documents
11: nombre de voûtes, dont 2 sont louées par le Musée national des beaux-arts du Québec pour l'entreposage de ses tableaux de grandes dimensions
La plus grande voûte: la voûte des petits artefacts de matériaux composites. Elle mesure 875 mètres carrés et contient 75 000 pièces (instruments scientifiques, de musique, de métiers et de professions, des objets liés à l'alimentation, aux techniques de communication, aux jeux, aux fêtes, de l'art populaire, des armes à feu)
Architectes: Pierre Thibault et les Consultants DMG (De Montigny, Métivier, Hébert, Fortin, Martin, architectes)