À Québec, les nouveaux abribus tempérés du Réseau de transport de la Capitale (RTC) ont été pensés pour diriger les mouvements de foule et augmenter la vitesse de la montée à bord des véhicules, explique Julie Drolet, chef des communications et des affaires publiques du RTC.

Ce design qui contrôle

Montréal et Londres ont récemment vu leurs citoyens s'indigner sur les médias sociaux devant l'installation de pics anti-itinérants dans leurs rues. La vague a tellement pris d'ampleur que les administrations concernées ont retiré les dispositifs. Vrai, ces pics étaient très éloquents et un brin hostiles. Mais nos villes recèlent plusieurs autres exemples de design intentionnellement désagréable, qui, pourtant, ne soulèvent pas l'ire des citadins.
<p>Une poubelle publique de Linz, en Autriche. Sa surface en acier inoxydable ondulée empêche l'adhésion du papier et de certains types de saletés. Lors d'un atelier, l'équipe de Unpleasant Design a imaginé une méthode pour que les citoyens se réapproprient le mobilier urbain pour communiquer. Solution: créer un autocollant adapté aux renflements présents sur la surface de la poubelle.</p>
<p>Les stations de métro de Rotterdam, aux Pays-Bas, sontmeublées avec ces bancs en métal froids pourvus d'accoudoirs qui empêchent de s'y étendre.</p>
C'est lors de leurs études de maîtrise à Rotterdam, aux Pays-Bas, que Gordan Savicic, designer multimédia, et Selena Savic, candidate au doctorat en architecture et sciences de la ville à l'École Polytechnique fédérale de Lausanne, ont découvert l'usage du design dans les villes pour exercer «un certain contrôle social». Les éditeurs du livre Unpleasant Design (design désagréable) en ont vu plusieurs exemples au pays des moulins à vent, les plus courants étant des bancs qui découragent l'oisiveté. Ceux-ci empêchent notamment les gens de s'y coucher grâce à la présence d'accoudoirs.
Qu'est-ce que le design désagréable? «Ce n'est pas du design envahissant, mais on garde en tête l'inconfort à long terme de l'utilisateur», explique Gordan Savicic, joint à Lausanne, en Suisse. «Il y a une mince ligne entre le laid, l'agressif et ce qui n'est pas plaisant. Désagréable, c'est un terme parapluie.»
Éloigner les indésirables
Le design désagréable est fait pour éloigner les indésirables, remarque M. Savicic. Les itinérants en font partie. Mais aussi les adolescents qui traînent, les voyous, «et plus récemment, les gens qui ne veulent pas consommer dans un endroit commercial».
Ce n'est pas nouveau, explique M.Savicic. Les chaînes de restauration rapide ont été parmi les premières à faire un usage planifié du design désagréable. Dans les années 30, leurs chaises avaient été pensées pour être inconfortables à moyen terme pour ne pas que les clients restent trop longtemps.
Les pics anti-itinérants «ne sont pas super récents non plus, rappelle M. Savicic. La France en a énormément». Le designer multimédia ne croit pas que la population se liguera contre d'autres implications du design désagréable comme les bancs. «Ils ne sont pas aussi hostiles.»
M. Savicic mentionne le banc Camden, conçu pour la ville britannique du même nom, comme exemple type du design désagréable. «Ça ressemble à un banc normal, mais tu ne peux pas coller des choses dessus, tu ne peux pas introduire des choses dedans et tu ne peux pas te coucher dessus.» Le banc en béton est donc conçu pour prévenir la pub, les amas de résidus, le trafic de drogue, la présence d'itinérants et le vol de sac à main (on peut le placer dans la cavité derrière les pieds).
Le design désagréable ne se remarque pas seulement dans la forme, ajoute M. Savicic. Celui-ci souligne l'utilisation de lumière bleue dans les salles de bain publiques pour empêcher les junkies de s'y injecter leur prochaine dose de drogue. La teinte empêche de bien discerner les veines, explique-t-il.
<p>Un poteau de feu de signalisation de Séoul recouvert d'un matériel texturé qui permetde prévenir qu'on puisse y collerpublicités et autres indésirables.</p>
<p>Le banc Camden</p>
Encourager les bons comportements
À Québec, les nouveaux abribus tempérés du Réseau de transport de la Capitale (RTC) ont été pensés pour diriger les mouvements de foule et augmenter la vitesse de la montée à bord des véhicules, explique Julie Drolet, chef des communications et des affaires publiques du RTC. Dans la capitale, contrairement à d'autres villes, les usagers du bus ne se placent pas en file, explique Mme Drolet. Aussi, ils ont tendance à ne pas attendre là où le chauffeur procède à l'embarquement.
Les portes des abris sont installées sur le côté pour dégager la devanture vitrée, où les usagers du transport en commun avaient tendance à attendre et à bloquer la vue des autres, soutient Mme Drolet. Les appuie-fesses, situés au fond de l'abri, les invitent à se diriger à l'arrière pour attendre debout. Les bancs, sans dossier, ont aussi été pensés pour éviter tout obstacle visuel.
À la station Foresterie, la dernière aménagée, qui se trouve sur le campus l'Université Laval, des tuiles podotactiles - conçues pour guider les handicapés visuels - ont été installées au sol pour indiquer où l'autobus s'arrêtera. Le RTC souhaite ainsi éviter que ses clients attendent éparpillés autour de la station, créant la confusion et une montée plus longue.
Le designer industriel Philippe Carreau, du studio Dikini, qui se consacre aux objets collectifs, préfère «encourager les bons comportements» que d'essayer d'empêcher les mauvais. Bien qu'on puisse concevoir du mobilier urbain antivandalisme de «façon brutale», uniquement en béton ou en acier, par exemple, il préfère «y mettre un peu d'amour».
Les belles installations d'abord
Le designer part avec l'idée que du mobilier urbain accueillant crée un sentiment d'appartenance. Les citoyens étant plus attirés par les belles installations, «on espère qu'ils auront ainsi plus de respect». M. Carreau croit que lorsque des éléments architecturaux sont horribles, les gens ont plus tendance à vouloir les mettre à leur main. «On retrouve des graffitis sur le béton, souvent des endroits sans âme et froids», sert-il, en exemple.
<p>Dispostifs anti-skateboards</p>
<p>Dikini a conçu le mobilier urbain pour le développement Urbanova à Terrebonne. La collection comprend notamment le banc public, trop court pour être amusant enskateboard.</p>
Dispositifs anti-skateboard
Dans plusieurs villes, on utilise des angles de métal vissés dans le mobilier urbain pour décourager la pratique du skateboard. Glisser sur l'arête d'un banc qui en est muni pourrait être douloureux pour le planchiste. Mais ce n'est pas très joli côté design: on a donc pensé à incorporer la fonction dans le design même du mobilier.
Quand on veut décourager un comportement au studio de design industriel Dikini, on souhaite que ce soit imperceptible. En dessinant des bancs pour un nouveau quartier de Terrebonne, Philippe Carreau soutient que son équipe a pensé à décourager les planchistes sans que ce soit évident. «Les bancs sont courts et les bouts arrondis, ce n'est pas idéal pour glisser dessus!»
L'agence de design industriel et d'ingénierie Alto, fondée par Mario Gagnon, a conçu la collection du même nom pour le manufacturier de mobilier urbain Équiparc. Les bancs sont pourvus de deux «lames» en aluminium, des dispositifs «anti-skate», de chaque côté. «Le but est de trouver une solution fonctionnelle pour jumeler esthétique et fonctionnalité», souligne-t-il.
Des boîtes aux lettres antigraffitis
Depuis quelques années, Postes Canada installe de nouvelles boîtes aux lettres publiques «antigraffitis» dans les zones à problèmes. Elles sont apparues, ornées de codes postaux colorés, dans les rues de Québec, en 2011.
Ces boîtes arborant un look graphique moderne, Postes Canada misait sur le fait qu'elles seraient moins invitantes que des parois vierges pour les graffiteurs.
De plus, la pellicule en téflon de la boîte ne favorise pas l'adhésion de la peinture et se nettoie mieux que la surface des anciennes boîtes. Philippe Legault, gestionnaire des relations avec les médias chez Postes Canada, a indiqué au Soleil que leur initiative connaît du succès. Ils ont noté une réduction du nombre d'incidents.