Germain Lépine et Olivier Dufour en ont beaucoup à se raconter sur cet ancien complexe funéraire. Le premier y est né, en 1940, et il y a vécu jusqu'en 1964.

Au rythme de la mort

Le créateur Olivier Dufour s'engage à mettre de la vie dans l'ancien complexe funéraire Lépine Cloutier, qu'il vient d'acheter pour y installer son quartier général. Mais de la vie, il y en a toujours eu dans cette demeure de Québec où se sont succédé cinq générations de Lépine, entourées d'ébénistes, de couturières, de palefreniers, d'embaumeurs et d'une clientèle... sans cesse renouvelée.
Le vaste complexe de la rue Saint-Vallier Est est à l'abandon depuis 2010, année où son siège social a déménagé sur le boulevard de l'Ormière. Mais l'entreprise fondée par Germain Lépine en 1845 dans le quartier Saint-Roch a connu un réel âge d'or au fil d'une époque où les accidents, les naufrages, les épidémies et la misère répandaient la mort avec régularité.
- Éboulis du Cap-Blanc à l'été 1889 : 48 victimes.
- Naufrage de l'Empress of Ireland en mai 1914 au large de Rimouski : 1000 personnes coulent à pic en 10 minutes.
- Épidémie de grippe espagnole à l'automne 1918 : 460 00 cas décelés au Canada, 13 000 décès au Québec.
- Crise économique de 1929 : elle dure 10 ans et n'épargne pas Québec.
- Explosion en plein vol d'un avion à Sault-au-Cochon, dans Charlevoix, en septembre 1949 : 23 morts.
- Collision de deux cargos en face de Petite-Rivière-Saint-François à l'été 1963 : 33 marins asiatiques périssent, on n'en retrouve que 26.
Pour une entreprise de pompes funèbres, toutes ces tragédies, tous ces morts, étaient gage de prospérité. «Chez nous, ça cognait à la porte à toute heure du jour et de la nuit», raconte Germain, représentant de la cinquième génération de Lépine. Il était président de l'entreprise en 1975, au moment où elle a fusionné avec Arthur Cloutier et que sa raison sociale est devenue Lépine Cloutier.
Olivier Dufour et Germain Lépine ont fait au Soleil les honneurs d'une visite de l'ancien complexe funéraire. «C'est la dernière vraie shop de Québec», souligne Olivier, tout à sa joie d'y circuler avec Germain, qui y a passé son enfance avec ses six frères et soeurs et qui l'a vue évoluer.
La famille habitait à l'avant, dans la portion qui donne sur la rue Saint-Vallier et qui abritait les bureaux et la chapelle ardente, inaugurée en 1910. La grande table de la salle à manger accueillait aussi les endeuillés. Il y avait un va-et-vient constant chez les Lépine, car la mort ne prend de répit ni le soir, ni la fin de semaine.
À l'arrière, c'était la manufacture de cercueils, où s'activaient une dizaine de personnes à travers la machinerie et le bois. Dans l'autre aile, Gilberte Pouliot, la couturière, confectionnait les intérieurs de satin. «Ils étaient si beaux qu'on avait envie de mourir», relate Germain Lépine.
Les écuries étaient occupées par «les énormes étalons» qui tiraient les corbillards. Dans un ouvrage historique qu'il a lui-même écrit, Le carré Lépine, Germain raconte : «Au fil des ans, les écuries Lépine étaient devenues plus que remarquables, tant par l'attrait qu'apportaient les 10 chevaux qui y logeaient que par la propreté et la beauté des lieux. [...] Les murs étaient de merisier au fini acajou et les stalles étaient ornées de fer forgé.»
Les écuries ont fermé dans les années 50. «Les corbillards pourrissent dans une grange de Tewkesbury», déplore Germain Lépine.
L'entreprise n'a jamais cessé de se développer et de se moderniser : aménagement d'une chapelle ardente en 1910, mise sur pied d'un service d'ambulance hippomobile en 1919, premiers dépôts funéraires par anticipation à la fin des années 50, acquisition d'un four crématoire en 1974. Les bâtiments laissés à l'abandon depuis 2010 reprennent vie aujourd'hui.
<p>Il y avait un plancher là où on ne voit que trois poutres. N'étant pas isolée, la partie haute servait de chambre froide à l'époque. </p>
Un rêve qui se réalise
«Je le voulais, j'en rêvais depuis que j'étais tout petit», confie Olivier Dufour, propriétaire depuis décembre de ce complexe qu'il entend bien «remettre comme il était».
À ce jour, les ouvriers ont rempli huit conteneurs de débris. Olivier, lui, se «bat avec les architectes et les ingénieurs pour préserver les éléments d'origine». C'est à la fois une question de respect et de budget.
Plusieurs chapitres de l'histoire de Québec se sont écrits là entre 1945 et 1989. Pas question d'anéantir les vestiges du four crématoire, de la chapelle ardente, de la salle d'embaumement, des stalles de l'écurie ou de la fenêtre en saillie d'où Malvina Racicot, patronne après le décès de son mari, a trôné sur le quartier et sur l'entreprise entre 1917 et 1937.
Olivier Dufour a déboursé 1,17 million $ pour soustraire ce complexe aux velléités des promoteurs tentés de le transformer en condos. Il est conscient de prendre un gros risque en assumant lui-même toutes les responsabilités financières.
Il installera à l'avant, à compter du printemps, les employés de son entreprise de hautes technologies multimédias. Et il aménagera des ateliers que se partageront une trentaine d'artistes en arts visuels, à l'arrière. Ces derniers seront loués par la Ville de Québec. Et le créateur s'est engagé à les livrer en avril.
Plutôt que de poser du gypse sur les murs, Olivier fait enlever celui qui recouvre certaines portions des pièces. Il veut retrouver l'âme de la résidence d'antan et l'offrir à ses employés. Ça ne ressemblera pas à des bureaux, promet-il.
Germain Lépine, le dernier propriétaire, est la mémoire vivante de ce lieu. Olivier Dufour lui a demandé de concevoir un petit musée, avec des photos, des vieux harnais et, pourquoi pas, une ancienne calèche.
Croit-il aux esprits? Celui qui avait animé la cour du Petit Séminaire, cet été, avec le spectacle Lumières, a répondu un «oui» à peine audible, jumelé à un grand sourire. Ce sont les bons, sans doute, qui traînent là et qui veillent sur ces bâtiments immuables.
<p>Olivier Dufour entend préserver les éléments d'origine de ce bâtiment de la rue Saint-Vallier Est.</p>
Chronologie
1845
Fondation de la fabrique de cercueils de Germain Lépine au 49, rue Saint-Vallier.
1898
Adélard Lépine, de la deuxième génération, réalise le premier embaumement à Québec, celui de Mgr Elzéar-Alexandre Taschereau.
1901
La maison Lépine inaugure un somptueux corbillard d'apparat, que trois ouvriers ont mis plus d'un an à construire selon les spécifications d'Adélard.
1933
La fabrique de cercueils est partiellement détruite par un incendie dans le quartier Saint-Roch.
1949
Un deuxième incendie frappe l'établissement. Il éclate dans la chaufferie. L'immeuble est détruit aux deux tiers. La manufacture ferme plusieurs mois.
1966
La maison Lépine est chargée des funérailles d'État du lieutenant-gouverneur Paul Comtois, décédé dans l'incendie de sa résidence du Bois-de-Coulonge.
1968
La famille Lépine met fin aux activités de la manufacture de cercueils.
1975
Fusion de Lépine ltée et d'Arthur Cloutier ltée, sous la raison sociale Lépine Cloutier ltée. Lépine Cloutier emménage au funérarium du chemin des Quatre-Bourgeois.
1981
Lépine Cloutier acquiert Le Jardin du Repos, établi en 1973 à Sainte-Foy et qui deviendra le parc commémoratif La Souvenance en 1984.
1988
La firme montréalaise Urgel Bourgie se porte acquéreur du groupe Lépine Cloutier, qui conserve sa raison sociale.
2005
Lépine Cloutier inaugure son nouveau complexe funéraire sur le boulevard Hamel, voisin du cimetière Saint-Charles.
2010
Lépine Cloutier déménage son personnel et ses activités dans un nouveau siège social sur le boulevard de l'Ormière et quitte le quartier Saint-Roch.
2013
Olivier Dufour achète le complexe funéraire au Groupe Athos, qui s'en était porté acquéreur en 2012.
Sources : www.lepinecloutier.com et Le carré Lépine, écrit par Germain Lépine, 2011.