De la publicité ciblée aux robots tueurs, Yoshua Bengio a lui aussi des craintes à propos de l’intelligence artificielle, mais aussi beaucoup d’espoir de croissance économique, d’amélioration des soins de santé, de l’éducation, de la justice et de la mobilité et même de la fin du «travail comme esclavage».

Yoshua Bengio, l'informaticien qui veut le bien de l’humanité

Malgré les craintes que plusieurs ont envers son domaine de recherche, l’informaticien Yoshua Bengio, directeur de l’Institut des algorithmes d’apprentissage de Montréal, est convaincu que l’intelligence artificielle peut éventuellement améliorer grandement la vie de l’être humain. À condition de ne jamais perdre de vue l’aspect moral de cette science, une vision dont lui et ses acolytes ont presque fait un mantra.

Sommité mondiale en matière d’intelligence artificielle, M. Bengio était au Musée de la civilisation, jeudi, pour y prononcer une conférence à l’invitation de la Commission de l’éthique en science et en technologie et de la Faculté de philosophie de l’Université Laval. De la publicité ciblée aux robots tueurs, le scientifique a lui aussi des craintes à propos de l’intelligence artificielle, mais aussi beaucoup d’espoir de croissance économique, d’amélioration des soins de santé, de l’éducation, de la justice et de la mobilité et même de la fin du «travail comme esclavage».

D’entrée de jeu, M. Bengio a déclaré qu’il ne partageait pas les craintes du regretté Stephen Hawking ou du pdg de Tesla Motors, Elon Musk, envers une éventuelle «supra-intelligence», des ordinateurs qui deviendraient plus puissants que l’être humain et prendraient le contrôle sur l’humanité. «C’est logique d’avoir des craintes, mais celles-ci ne sont pas fondées. Elles ne correspondent pas à ce que je connais de l’intelligence artificielle. De plus, on ne sait pas du tout si l’intelligence artificielle va un jour rejoindre l’homme, c’est de la futurologie, de la science-fiction», a-t-il expliqué durant sa conférence.

Pour lui, l’intelligence artificielle doit ultimement viser le bien-être de tous, promouvoir la justice, éliminer la discrimination, promouvoir la pensée critique et nous prémunir contre la propagande et la manipulation.

Peur des robots tueurs

M. Bengio s’inquiète cependant du fait que ces craintes détournent les humains des vraies menaces à plus court terme que sont, par exemple, les robots tueurs et la publicité ciblée. «Les robots tueurs n’ont rien à voir avec [le film] Terminator, mais on est presque rendus là. Ça, ce n’est pas de la science-fiction. Les drones existent, ils sont de plus en plus petits, la reconnaissance faciale existe, les drones militaires armés existent et on sait que plusieurs agences militaires travaillent sur le fait de combiner la reconnaissance des visages avec les drones pour obtenir des robots tueurs», a-t-il élaboré en entrevue avec Le Soleil.

C’est pour cette raison que M. Bengio et des collègues ont signé plusieurs lettres afin que les pays du monde s’unissent pour interdire les armes autonomes. «On veut éviter une nouvelle course aux armements comme avec le nucléaire. Tuer quelqu’un est une décision grave qui ne devrait jamais être prise sans l’intervention d’un être humain», indique celui qui est conscient que certains pays refuseraient de signer un tel traité. «On sait déjà que les États-Unis et la Chine ne voudront pas signer, mais ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas faire de traité. Par exemple, les États-Unis n’ont pas signé le traité sur les mines antipersonnel, mais les compagnies américaines ont commencé à arrêter d’en fabriquer parce que c’est devenu immoral.»

Fin de l’«esclavage»

Et malgré les possibilités que plusieurs emplois deviennent obsolètes parce que les humains y seraient remplacés par l’intelligence artificielle, M. Bengio voit un aspect positif dans la possibilité de voir un jour disparaître ce qu’il qualifie de «travail comme esclavage». «Les économistes pensent que de 30 % à 50 % des emplois pourraient être touchés d’ici 10 ans. Les emplois qui impliquent un contact humain, comme les professeurs, les infirmières, les éducateurs, seront moins touchés, comme les informaticiens et les ingénieurs, bien sûr. Mais est-ce vraiment une mauvaise chose que des emplois routiniers, dangereux, pénibles, répétitifs, plates, soient faits par des machines?» indique-t-il en ajoutant qu’il faudra cependant penser aux travailleurs en milieu de carrière qui perdront leur emploi en améliorant le filet social.

«Il faudra une approche scientifique et objective pour évaluer les variantes de revenu minimal garanti, tout ça dans le but de rétablir l’équilibre. Et ce sont les citoyens qui devront choisir des gouvernements qui vont accepter de redistribuer la richesse. Car les gouvernements ne vont intervenir que si les citoyens leur demandent», poursuit-il, conscient que l’intelligence artificielle pourrait mener à une certaine concentration de la richesse par la formation de «quasi-monopoles» comme Google pour les moteurs de recherche, Amazon pour la vente au détail et Facebook pour les réseaux sociaux.

Yoshua Bengio est cependant encouragé par le fait que plusieurs spécialistes de l’intelligence artificielle des quatre coins du monde soient attirés par Montréal et l’approche humaniste de ses chercheurs. «On attire les scientifiques qui veulent être associés au côté positif de la Force plutôt qu’au côté sombre. C’est pour cela qu’il faut continuer de porter à l’extérieur la voix du Canada, qui doit jouer un rôle de leader moral mondial en matière d’intelligence artificielle.»

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UNE ANNÉE TROP PEU OCCUPÉE

Lauréat du prix Marie-Victorin, nommé officier de l’Ordre du Canada, membre de la Société royale du Canada et désigné scientifique de l’année par Radio-Canada pour ses travaux en intelligence artificielle, Yoshua Bengio a connu une année 2017 fort occupée et marquée par les honneurs et la reconnaissance. Peut-être même un peu trop. 

«Je ne voudrais pas nécessairement faire la même chose en 2018. J’ai ma dose!» lance-t-il spontanément en entrevue avec Le Soleil. «La visibilité publique peut être une bonne chose, mais elle me détourne de ma mission principale qui est la recherche.»

Les travaux réalisés par l’Institut des algorithmes d’apprentissage qu’il dirige et la transformation graduelle de Montréal en une mecque de l’intelligence artificielle l’ont toutefois amené récemment à s’entretenir avec des représentants du G7 qui s’intéressent à l’intelligence artificielle, une occasion pour le scientifique de faire la promotion de son approche humaniste de cette science. 

«Tous les gouvernements, sauf celui des États-Unis, ont semblé se préoccuper des réalités sociales qui viennent avec l’intelligence artificielle. Ils semblent prêts à envisager des législations pour le bien du public», explique-t-il, notant une divergence chez nos voisins du Sud. «Si ça avait été le gouvernement Obama, ça aurait été presque unanime, car le président Obama avait sorti un livre blanc qui montrait une sensibilité envers ces préoccupations. Par contre, la vision du nouveau président est plus libertarienne. Il dit plutôt : ‘‘Ne mettons pas de bâtons dans les roues à l’innovation’’.»

M. Bengio est conscient que l’intelligence artificielle risque de nuire à certains si on laisse faire ce qu’il qualifie de «loi de la jungle». «Il faut maximiser le bien-être collectif plutôt que les profits», avance-t-il, citant comme modèles les laboratoires de recherche universitaire. «C’est très différent du système capitaliste et ça fonctionne. Pourquoi on n’aurait pas un mécanisme où la fiscalité serait basée sur la contribution au bien-être collectif?» s’interroge le scientifique.