L’Auberge des Dunes de l’Isle-aux-Grues a un nouveau propriétaire.
L’Auberge des Dunes de l’Isle-aux-Grues a un nouveau propriétaire.

Une auberge sous les regards [PHOTOS]

Normand Provencher
Normand Provencher
Le Soleil
Située à 45 minutes de Québec, en face de Montmagny, L’Isle-aux-Grues est un petit paradis pour l’amateur de beaux paysages, d’ornithologie et de fromages artisanaux. En cet été atypique, les visiteurs y ont été plus nombreux que jamais, particulièrement à L’Auberge des Dunes, avec sa vue imprenable sur le fleuve et ses couchers de soleil sur les montagnes de Charlevoix. Ambitieux, le nouveau propriétaire compte donner un nouvel élan aux lieux, mais également bonifier l’offre touristique sur l’île. Explications.

D’aussi loin qu’il se souvienne, Nicolas Marcoux a toujours eu un faible pour L’Isle-aux-Grues. Il n’est pas le seul. Le regretté peintre Jean-Paul Riopelle en avait fait aussi son petit coin de paradis. Charmés par ses attraits, l’homme d’affaires de Québec et son épouse ont développé au gré de plusieurs séjours estivaux un fort lien d’appartenance avec l’endroit. Aussi était-il dans l’ordre des choses que le couple en vienne un jour à s’y établir. La mise en vente de L’Auberge des Dunes, un lieu mythique pour les insulaires, lui a fourni le prétexte idéal.

Le 1er août, en compagnie de son épouse et d’un associé, Nicolas Marcoux s’est porté acquéreur de ce gîte ancestral, si cher au cœur de la centaine d’habitants de l’île. La présence sur la rive du célèbre Bateau ivre, dont le nom est inspiré d’un poème de Rimbaud, ajoute à l’aspect sentimental. Depuis des décennies, les insulaires ont été nombreux à venir festoyer sur ce navire porteur d’une riche histoire. La traditionnelle fête de la Mi-Carême y a souvent été célébrée. En conséquence, le nouveau propriétaire se sent investi d’une lourde responsabilité.

«On prend possession d’une âme, c’est fort. On sent un devoir de mémoire. C’est important de préserver ce lieu pour mettre en valeur son caractère historique qui est absolument extraordinaire», témoigne-t-il au bout du fil, enthousiaste.

En toile de fond de la conversation, la clochette de la porte d’entrée témoigne à de nombreuses reprises que l’achalandage est fort en cet été pas comme les autres. «L’hôtel est plein jusqu’à la fin septembre et on a des réservations pour le mois d’octobre. On ne s’y attendait pas.»

Bateau rénové

Faute de moyens pour assurer leur entretien, l’auberge et le navire ont souffert du passage du temps. Qu’à cela ne tienne, les nouveaux propriétaires ont la ferme intention de leur redonner de l’éclat. À commencer par l’auberge où seront aménagées deux nouvelles chambres à l’arrière. La salle à manger, faite pièce sur pièce et vieille de 300 ans, deviendra «le coeur» de l’auberge. Histoire de faire profiter au plus grand nombre du paysage, une terrasse sur trois niveaux devrait être aménagée pour le début de la prochaine saison estivale.

L’offre alimentaire, disparue ces dernières années, ressuscitera à la faveur de mets préparés sous vide. Une solution qui permettra de pallier le manque de main-d’œuvre et l’approvisionnement, deux facteurs «plus compliqués sur une île» mentionne M. Marcoux.

L’emblématique Bateau ivre, un ancien remorqueur, subira également une cure de rajeunissement. Deux suites seront aménagées dans sa partie avant. La réception de l’auberge y sera installée. La structure arrière du navire sera démantelée et transformée en terrasse permettant aux touristes de jouir du paysage. 

Riche histoire

«On veut redonner au bateau son image la plus proche possible de son état original. On sent un devoir de mémoire pour s’assurer que les Gruois (nom des habitants de l’île) puissent se réapproprier ce navire au caractère historique si extraordinaire», explique M. Marcoux, en déclinant la riche feuille de route de ce «monument» fabriqué par l’armée américaine en 1944. «C’était un remorqueur avec une coque en bois pour éviter les mines magnétiques déposées par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a aussi servi pendant le débarquement de Normandie.»

Après avoir transité par Cuba, le navire s’est retrouvé au chantier maritime de Sorel-Tracy, avant d’être acquis par le premier propriétaire de L’Auberge des Dunes, Gaby Vézina. Il repose à cet endroit depuis 1967, laissant croire à de nombreux visiteurs qu’il a été victime d’un naufrage.

Ex-gérant du Charbon Steak House et de L’Aviatic Club, à Québec, également propriétaire d’une usine de fabrication de mobilier pour la restauration et l’hôtellerie, M. Marcoux refuse d’avancer une évaluation du montant consacré à toutes ces rénovations. «Je ne veux pas entrer là-dedans. Ce n’est pas intéressant. Ça émoustille les gens.»

Hâte de voir

Le maire de L’Isle-aux-Grues, Pierre Gariépy, croit que les insulaires, même s’ils ne sont pas au courant de tous les détails du projet, voient d’un bon œil cette métamorphose. «C’est une icône, la marque de commerce de l’île, le Bateau ivre. Ça fait quand même depuis 1967 qu’il est amarré à cet endroit. On ne peut pas dire que les gens sont contre le projet. Ils ont seulement hâte de voir quel sens ça va prendre.»

Mais dans l’ensemble, les plans de M. Marcoux et de ses associés sonnent doux à ses oreilles. «Ça va être bon, autant pour les résidents que pour les touristes. Ça prend du nouveau dans l’île.»

Le nouveau propriétaire a-t-il l’impression de vivre sous le regard curieux des insulaires?

«Oh oui!» lance-t-il. On a un devoir important de succès, mais aussi de respect dans la continuité.»

La rive nord de l’île, réputée pour ses couchers de soleil

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AFFLUX DE VISITEURS

Bon an mal an, L’Isle-aux-Grues attire quelque 20 000 touristes qui arrivent par le traversier depuis Montmagny ou via les excursions des Croisières Lachance. En raison de sa petite superficie (24 kilomètres carrés) et de son faible dénivelé, l’île fait le bonheur des cyclistes du dimanche, nombreux à venir profiter du panorama et faire un arrêt à la fromagerie de l’Isle, renommée pour son Riopelle et son Mi-Carême.

En cet été COVID, avec la fermeture des frontières, les visiteurs ont été au rendez-vous. Les restrictions de passagers sur le traversier, dans la foulée des règles de distanciation, n’ont pas freiné les ardeurs. «Ç’a été un gros été. Le mois d’août est toujours très occupé, mais cette année, il l’a été un peu plus. Septembre s’annonce aussi très bien», lance Gilles Tardif, propriétaire de l’Auberge du Grand héron, dont l’établissement est situé à proximité du quai. 

«C’est exceptionnellement fort cet été. C’est plein partout», ajoute le maire Pierre Gariépy.À une époque où chaque coin de pays, d’ici et d’ailleurs, cherche à vanter ses attraits pour attirer les touristes, l’Isle-aux-Grues pourrait-elle déployer davantage d’efforts dans sa mise en valeur? Et le cas échéant, y a-t-il une limite de visiteurs à ne pas dépasser?Le maire Gariépy tient à faire des nuances sur le profil des touristes qui débarquent dans l’île. «Tout est relatif. Il y a beaucoup de touristes d’un jour, comme les quelque 125 qui arrivent le matin par les Croisières Lachance et repartent en après-midi, après avoir lunché. Mais si avait trop de monde en même temps, on ne pourrait pas accueillir tous ces gens-là, on n’a pas les infrastructures.» 

L’Isle-aux-Grues possède une «certaine capacité d’accueil» qui réclame une saine gestion, affirme M. Tardif. «Sans vouloir limiter le développement, il faut faire en sorte que ce soit agréable pour tout le monde. À un moment donné, il y a tellement de vélos sur les chemins qu’on a de la misère à circuler. Quand il y a trop de monde, il y a trop de monde. Quand c’est trop, c’est trop.» Normand Provencher

L’Isle-aux-Grues se parcourt allègrement à vélo.

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TOURISME: LES IDÉES NE MANQUENT PAS 

Nicolas Marcoux ne manque d’idées quand il s’agit d’imaginer des façons de redonner un nouvel élan au tourisme à L’Isle-aux-Grues. 

Dans un premier temps, il s’est empressé de ressusciter la Corporation de développement touristique dissoute il y a cinq ans. Il lui reste maintenant à regrouper les citoyens autour de ses projets.

«Ce qu’on vend en premier lieu, c’est l’île. Il y a un travail à faire de ce côté, mais ça doit se faire de façon fédérée. L’ensemble des Gruois doit mettre l’épaule à la roue pour donner une direction touristique valable. On sera les premiers à en profiter.»

«Est-ce que l’utilisation d’un véhicule est nécessaire à L’Isle-aux-Grues? On peut se poser la question, même si je n’ai pas la réponse, poursuit-il. Est-ce qu’il y a d’autres modes de transports pour venir visiter l’île? Est-ce qu’on peut imaginer autre chose que le traversier? Je pense que oui.»

M. Marcoux, qui a fait appel à une firme de consultants dans le domaine du tourisme, imagine aussi les caches servant pour la chasse, l’automne, abriter davantage de photographes venus croquer les oies et les quelque 200 espèces d’oiseaux que compte l’île.

La main-d’œuvre

Le maire Pierre Gariépy, en poste depuis trois ans, ne s’oppose pas aux projets du nouveau propriétaire de l’Auberge des Dunes, mais reste à ses yeux des écueils importants à surmonter. «Notre problème majeur, à l’île, et les gens ne semblent pas le comprendre, c’est le manque de main-d’œuvre. On a toujours eu un problème de personnel. Tous les commerçants cherchent du monde pour travailler. 

«On me dit que ce serait l’fun de repartir un festival, sauf qu’à un moment donné, c’est toujours les mêmes personnes qui travaillent pour ça. À l’époque, quand l’île avait 300 habitants, ça pouvait se faire, mais aujourd’hui, on est moins nombreux, les gens ont vieilli. Il y en a qui vont passer l’hiver à Montmagny pour être près de l’hôpital en cas de tempêtes.»

L’Isle-aux-Grues, selon les chiffres fournis par le maire Gariépy, compte environ 100 habitants permanents. Deux ou trois couples viennent s’y établir chaque année. Quatre enfants du primaire prennent l’avion matin et soir pour se rendre à l’école à Montmagny. Normand Provencher