Les disciples de Vénus se retrouvent un mercredi sur trois à la brasserie.

Un dernier scotch

CHRONIQUE / — Gilles, est-ce que tu offres une bière à tes chums?

— Non.

Les chums sont restés l’air bête.

— On va boire du scotch.

C’est Colette qui est restée un peu bête, elle ne se rappelait pas la dernière fois où son Gilles avait bu ça. «Je ne savais pas si je devais lui en servir un, dans son état.»

Gilles était sur ses derniers milles. Le cancer, encore lui.

Les quatre chums étaient venus faire leurs adieux à leur ami, ils ont bu leur scotch en se comptant des histoires de vieux chums. Quand ils étaient au cours classique et qu’ils allaient refaire le monde à la taverne.

Sur la 3e, pas loin du collège Saint-Jean-Eudes, qui était à Limoilou.

C’est dans ce temps-là, d’ailleurs, que Colette a rencontré Gilles Fillion. Au début des années 60. Les gars se sont revus en mai 2013 pour les 50 ans de leur graduation, ils se sont retrouvés comme si c’était hier. 

Le 6 septembre, Gilles était à l’urgence. Il a su un mois plus tard qu’il était condamné, le pancréas. Jusque-là, rien de bien nouveau, sachant qu’une personne sur trois va apprendre à un moment donné dans sa vie qu’elle a un cancer.

Plus de 200 Canadiens en meurent chaque jour.

Sauf que les chums de Gilles, qu’ils ont toujours appelé Fil, ont décidé qu’il ne se morfondrait pas dans son coin à attendre la fin. C’est l’ami Gillis, de son surnom, qui a eu l’idée de se retrouver à la brasserie comme dans le bon vieux temps. 

Ils étaient cinq au premier lunch.

Le mot s’est passé, ils se sont rapidement retrouvés une quinzaine autour de la table, un mercredi sur deux. Ils ont baptisé leur bande de joyeux lurons, les disciples de Vénus, l’idée est venue de Gillis. 

Fil n’a pas manqué un rendez-vous. Même s’il avait de la misère à se traîner, il était là, comme un seul homme, avec la gang. Colette venait le conduire et le chercher trois heures plus tard, elle allait dîner avec une amie pas loin, au cas où il arriverait quelque chose. Fil commandait, ne touchait pas à son assiette.

Il prenait une couple de bières.

Et il a vécu plus, et plus longtemps, que les médecins avaient prévu. «Il a été avec nous pendant 21 mois, s’étonne encore Colette. Pendant qu’il était avec ses chums, il ne pensait pas à la maladie. Je suis certaine que c’est ça qui a fait une différence.»

Au moins autant que la chimio.

Fil a vu une ultime fois ses chums le 21 mai 2015, il a bu son dernier scotch. Il est décédé cinq jours plus tard, peu après minuit, Colette et ses trois enfants à ses côtés. Sa mort aurait pu sonner le glas des disciples de Vénus. Juste avant de partir, il a fait un ultime souhait. «Que votre amitié perdure».

Il a été exaucé.

Fil et ses vieux chums, un dernier scotch à la main.

Ils se voient maintenant aux trois semaines, toujours le mercredi, toujours à la même brasserie. Un vient de Baie-Saint-Paul, un autre fait parfois le voyage de Montréal. Ils m’ont invitée à leur dernier lunch, ils ont fait un spécial pour l’occasion, les femmes ne sont généralement pas admises.

C’est un boys club.

Et Fil en fait encore partie. Ils ont commencé par lui faire un toast, ils ont tous levé leur verre de bière à sa mémoire, plutôt qu’à sa santé.

Et là, par un phénomène étrange, ils ont remonté le temps. «On se retrouve comme si c’était hier. On vieillit, mais on ne change pas. On dit toujours les mêmes niaiseries qu’au classique!» Ne demandez-moi pas qui autour de la table a lancé ça, peut-être Mo, peut-être Luc, ça parlait de partout.

Et ça riait au travers.

Tenez, ce jour-là, Michel revenait de Martinique, il avait évidemment pensé aux disciples pendant son périple. 

— Je vous ai ramené des sachets de bois bandé! C’est, comme le nom le dit, du viagra naturel... 

— Donnes-en à Gillis!

— Donne-lui-en en masse!

Je vous épargne le reste, les commentaires sur la «poche» qu’il faut mettre dans l’eau bouillante, vous voyez de quel bois ils se chauffent. Ils ont ri comme ça pendant l’heure où j’étais là. 

La serveuse, Chantal, apportait des pichets.

Ils ont parlé de Fil aussi, j’étais là pour ça. Ils en ont dit peu de choses finalement, à part qu’ils ont eu «ben du fun» avec. Que c’était comme si de rien n’était. Fil a parlé du cancer juste une fois avec Mo. «Il m’a dit : “je suis condamné”. C’est la seule fois...»

Entre les mercredis à la brasserie, les disciples restent en contact par courriels, ils sont particulièrement actifs. Untel envoie des vidéos, l’autre des blagues. Luc s’occupe d’envoyer le procès-verbal après chaque rencontre. 

Quand il était vivant, Fil s’installait devant son ordinateur tous les matins pour lire les échanges épistolaires de ses chums. Ça faisait du bien à Colette de le voir rire. Comme quand il partait voir un film agrippé au bras de Luc, qui venait le chercher une fois de temps en temps pour lui changer les idées.

Bientôt cinq ans depuis les retrouvailles, depuis le 50e. Et c’est dans la maladie, au-dessus d’elle, qu’ils ont renoué. 

À la fin de chaque lunch, ils prennent un scotch.

Pour Fil.