Ukraine: le comique qui veut devenir président

En Ukraine, à la veille du premier tour des élections à la présidence, l’acteur comique Volodymyr Zelensky arrive en tête des sondages. Un peu comme si Marc Labrèche se préparait à remplacer Justin Trudeau! Dans un pays épuisé par la guerre et par la corruption, la fiction dépasse parfois la réalité.

Dans la vraie vie, l’acteur Volodymyr Zelensky dirige un parti politique bien réel, qui s’appelle «Serviteur du peuple». Dans le monde de la fiction, il est la vedette d’une télé-série à saveur politique, elle aussi baptisée Serviteur du peuple.

Le jour, Volodymyr Zelensky apparaît comme le candidat favori pour le premier tour de l’élection présidentielle, qui a lieu dimanche le 31 mars, en Ukraine. Le soir, à la télévision ukrainienne, son «personnage» a déjà été élu président du pays.

Qui joue la comédie? Qui dit vrai? Ces jours-ci, à Kiev, la capitale de l’Ukraine, des panneaux publicitaires proclament que «Le président est le serviteur du peuple». On ne sait pas s’ils font la promotion de la télé-série ou du candidat Zelensky. Ou peut-être des deux? [1]

Un scénario prémonitoire

Avec le recul, le scénario de la télé-série Serviteur du peuple semble prémonitoire. Il raconte l’élection à la présidence de l’Ukraine d’un certain Vasyl Holoborodko, un petit professeur sans histoire. Du jour au lendemain, l’honnête Holoborodko est propulsé au sommet par la diffusion sur YouTube d’une montée de lait contre la corruption.

Dans le premier épisode, diffusé en 2015, le personnage joué par Zelenski explose de colère. «Pour qui on va voter? Pour le moins mauvais, comme on le fait depuis 25 ans? Rien ne va changer. On sait tous que c’est un pourri, mais l’autre est encore pire. Après, les pourris vont s’emparer du gouvernement. [...]» [2]

Aujourd’hui, quatre ans plus tard, c’est au tour des partisans du vrai Zelensky de montrer leur colère. «Depuis des années, nous votons pour des candidats «sérieux» et cela nous a conduit à la farce, résument-ils. Alors pourquoi ne pas voter pour un acteur, juste pour voir ce qui va arriver?» [3]

Dans la vraie vie, l’acteur Volodymyr Zelensky dirige un parti politique bien réel, qui s’appelle «Serviteur du peuple». Dans le monde de la fiction, il est la vedette d’une télé-série à saveur politique, elle aussi baptisée «Serviteur du peuple».

Un président comme à la télé

Loin de prendre ses distances avec la télésérie, le candidat Zelensky répète qu’elle lui sert d’inspiration. «Les gens veulent un président comme [le professeur] Vasyl Holoborodko. Avec les mêmes valeurs morales», a-t-il confié à la BBC. Ils en ont assez de l’establishment. Ils veulent du neuf.» [4]

Le 31 décembre, la campagne de Zelensky a commencé comme une blague. Ce soir-là, à la place des traditionnels vœux du Nouvel An du chef de l’État, c’est son visage archi-connu qui apparaît à l’écran de la chaîne de télévision 1+1. «Mes chers amis, je vais devenir président de l’Ukraine, explique-t-il. Ensemble, nous pouvons y arriver. Bonne année.» [5] 

Le succès est instantané, en particulier chez les jeunes. Porté par la vague, l’acteur-candidat ne fait pas vraiment campagne. Il n’accorde quasiment pas d’entrevues. À la place, il diffuse sur Facebook des réunions avec ses conseillers. Ou même ses séances de gymnastique, comme une vedette sportive.

Le plus souvent, la campagne Zelensky se résume à des spectacles dans lesquels il parodie ses adversaires, souvent en compagnie d’humoristes amateurs. Échantillon choisi. «Vous connaissez la nouvelle? L’Ukraine vient d’annoncer l’ouverture d’un parc thématique à Tchernobyl, sur le site de la plus grande catastrophe nucléaire de l’histoire. Tout y sera comme à Disneyland, sauf que la souris de deux mètres sera une vraie.»

Au pays des nids de dinosaures

C’est entendu. Le comique Zelensky, alias «Ze», fait un tabac. Mais ça ne signifie pas que l’Ukraine ait le coeur à rire.

Après trois décennies d’indépendance et deux révolutions, l’heure est au désenchantement. Dans l’est, la guerre avec les insurgés soutenus par la Russie n’en finit pas. Depuis 2014, près de 13 000 personnes y ont perdu la vie. Chaque village possède désormais son monument fleuri, avec les noms de soldats tombés au champ d’honneur.

Le salaire moyen n’atteint pas 4000 $ par année. En dehors de la capitale et de quelques grandes villes, les infrastructures sont en ruine. Les coupures d’eau et d’électricité sont courantes. Les routes ressemblent souvent à des zones bombardées. Certains «nids de poule», rebaptisés «nids de dinosaures», semblent assez gros pour engloutir une voiture.

Selon un récent sondage Gallup, à peine 8 % des Ukrainiens font confiance à leur gouvernement. Un record mondial. «Le rejet du monde politique est tel que, comme dans la Rome antique, on pourrait faire élire un cheval», explique un diplomate européen anonyme, interviewé par Le Monde. [6] Dans ces conditions, Volodymyr Zelensky tape dans le mille lorsqu'il se dit prêt à sortir le pays «des ténèbres».

Image de la télésérie «Serviteur du Peuple», qui raconte l’histoire d’un professeur, interprété par l’acteur Volodymyr Zelensky, devenant président de l’Ukraine.

Coulé par le Mordor

En 2015, le président Petro Porochenko s’était fait élire en promettant de mettre fin à la guerre et à la corruption. Hélas, M. Propre n’a pas mis fin à la guerre. Et il n’a pas tardé à être lui-même englué dans des affaires de corruption.

Récemment, un collaborateur du président a été impliqué dans une vaste fraude de matériel militaire. Non seulement le matériel avait été vendu trop cher à l’armée ukrainienne, mais il avait été acheté illégalement à l’ennemi russe! Oui, oui, la Russie! Le pays que les nationalistes ukrainiens rebaptisent «le Mordor», en référence au royaume des ténèbres du Seigneur des Anneaux!

Pas étonnant que le président Porochenko fasse l’objet de nombreuses blagues plus ou moins désobligeantes. L’une d’elles commence lors d’une assemblée politique.

«Mes chers amis, déclare le président, pour faire plaisir au Fonds monétaire international (FMI), nous allons devoir travailler encore plus fort.»

Dans la foule, une voix très forte se fait entendre : «Peu importe! Nous pouvons travailler deux fois plus!»

— Merci, répond Porochenko en direction de la voix anonyme. Vous devez être un vrai patriote. D’ailleurs, c’est pour cela que nous allons nous serrer la ceinture. Encore et encore.

Dans la foule, la même voix se fait entendre. «Bravo! Nous allons travailler trois fois plus!»

Le président est impressionné. Quel patriotisme! Quelle attitude exemplaire! Mais puis-je vous demander quelle profession vous exercez? demande-t-il à l’électeur anonyme.

— Je suis croque-mort, répond la voix.»

Bienvenue au cirque

Au fil des mois, le candidat Zelenski a été traité de clown, de naïf, de théière vide et même de danger public. On le soupçonne aussi d’être la marionnette de l’oligarque Ihor Kolomoisky, associé à une fraude de plusieurs milliards de dollars. Kolomoisky n’est-il pas le propriétaire de la chaine de télé 1+1, qui diffuse la télé-série «Le serviteur du peuple» et les spectacles de l’acteur-candidat?

De nombreux analystes accusent aussi Zelenski de ridiculiser la politique. Mais à sa décharge, il faut admettre qu’il n’est pas le seul coupable. Est-ce sa faute si les élections présidentielles en Ukraine ont parfois des allures de cirque? Est-ce sa faute si les candidats payent souvent les électeurs pour assister à leurs assemblées politiques? [7] 

Cette année, 39 candidats sont en lice. De ce nombre, plusieurs constituent de simples figurants. Leur présence vise surtout à nuire à un autre candidat. C’est le cas d’un certain «Yuri Timochenko», qui porte quasiment le même nom que l’ancienne première ministre «Ioulia Timochenko». La tactique, souvent utilisée, est surnommée «présenter un clône». Elle vise à semer confusion chez les électeurs. [8]

En 2019, la palme de la bizarrerie revient pourtant à Ihor Shevchenko, un ancien ministre de l’environnement, qui transforme sa campagne en reprise de l’émission de télé-réalité The Bachelor [Le célibataire]. Autrement dit, la joute politique lui sert principalement à se dénicher une épouse.

Sur son site Web, Monsieur invite les électrices à participer à sa campagne, intitulée «Voudriez-vous devenir l’épouse du président?» Jusqu’ici, 300 femmes se sont inscrites. «Je n’aime pas vraiment ce genre de procédé, confie Shevcheko. Mais que voulez-vous, la politique est devenue un spectacle.» [9] 

La marionnette de qui?

À quoi ressemblerait la présidence de Volodymyr Zelensky? 

Difficile à dire. L’acteur-candidat s’engage à ne pas gouverner durant plus de cinq ans. Il veut que l’Ukraine adhère à l’OTAN et à l’Union européenne, mais il insiste pour que la population ait son mot à dire. Surtout, il entend lever l’immunité des juges et des politiques, pour en finir avec la corruption.

Jusqu’au bout, le candidat a tenu bon, malgré quelques gaffes. En janvier, une conférence en compagnie de diplomates européens a tourné au désastre. À la blague, on disait que Monsieur n’arrivait plus démêler les oléoducs, les gazoducs et les grands ducs... «Je ne pas tout, mais j'apprends vite», s'est excusé Zelensky lors d'une entrevue à l'AFP.

Peu importe. À quelques jours du scrutin, les trois principales maisons de sondages prédisent que Volodymyr Zelensky accédera au second tour des élections présidentielles. Il détiendrait une avance de 10 % sur ses plus proches rivaux.

Pourtant, la nervosité s’est emparée de l’acteur et de son entourage. Comme si la réalité menaçait de les rattraper. Les jeunes iront-ils voter? Le résultat peut-il être trafiqué? Cette semaine, ils ont dénoncé une «fausse nouvelle» voulant que l’armée surveillera les lieux du scrutin pour arrêter des jeunes essayant d’échapper à la conscription. [10]

Préparés au pire

À peine 12 % des Ukrainiens croient que les élections sont justes et équitables. [11] L’achat de votes est fréquent. En 2014, des pirates avaient brièvement réussi à saboter le système de décompte des voix. Sans parler de la violence. Le 10 mars, des ultra-nationalistes ont attaqué le convoi officiel du président Poroshenko. Vingt-cinq policiers ont été blessés.

En attendant la suite, Zelensky et son équipe se disent prêts à contester les résultats officiels, en cas de fraude massive. Autrement, ils n’entrevoient pas de problèmes majeurs. Y compris dans les futures relations avec le président américain Donald Trump. 

«Après tout, nous appartenons à la même industrie», plaisante Zelensky. [12]

Petro Porochenko et Ioulia Timochenko

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DEUX AUTRES CANDIDATS À SURVEILLER

Petro Porochenko, 53 ans

En 2014, le président sortant s’est fait élire en promettant la fin de la guerre et de la corruption. Malgré certains progrès, son échec apparaît spectaculaire. Plus de 80 % des Ukrainiens se déclarent insatisfaits de lui. [13] Pour regagner la faveur de l’électorat, le président Porochenko joue à fond la carte nationaliste. Il célèbre la création d’une église orthodoxe ukrainienne distincte de celle de Moscou. Il promet l’adhésion de son pays à l’Union européenne et à l’OTAN, «d’ici cinq ans». Mieux, il se présente comme le seul recours possible contre «l’envahisseur russe». Son slogan le plus populaire ne laisse planer aucun doute : «C’est Porochenko ou c’est Poutine». 

Ioulia Timochenko, 58 ans 

L’ancienne première ministre était l’une des figures de proue de la révolution orange de 2004. Elle a même été emprisonnée de 2011 à 2014. Aujourd’hui, Mme Timochenko, s’est réinventée en leader populiste, malgré 20 ans de carrière politique. Sitôt élue, celle que l’on surnomme «La princesse du gaz» promet de fermer tous les aéroports du pays, pour éviter que les politiciens corrompus prennent la fuite. Récemment, lors d’une assemblée, elle a cité le père de la psychanalyse, Sigmund Freud. «Freud a identifié trois pulsions fondamentales : l’argent, la popularité et le sexe, a-t-elle expliqué à ses partisans médusés. Moi, tout ce qui m’intéresse c’est la popularité que procure la politique». [14]

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L'UKRAINE EN 6 CHIFFRES

13 000 : Nombre de personnes qui ont trouvé la mort dans le conflit qui oppose l’Ukraine et des insurgés pro-russes dans le bassin du Donbass, depuis 2014.

1,5 million : Nombre de personnes déplacées par le conflit du Donbass, depuis 2014.

4000 $ : Salaire moyen en Ukraine (2018).

42,1 millions : Population (2018)

9 millions : Diminution de la population depuis la déclaration d’indépendance et le démantèlement de l’URSS, en 1991.

120e : Rang de l’Ukraine sur l’Indice de perception de la corruption 2018, publié par l’organisme Transparency International, qui compte 180 pays.

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Notes :

  1. He Played the president on Ukrainian TV. Now He Wants the Real Thing, The New York Times, 16 mars 2019.
  2. Ukraine : le comique Zelensky aux portes du pouvoir, Le Figaro, 26 mars 2019.
  3. Ukraine’s Joke of an Election, Politico, 6 février 2019.
  4. The Comedian Running for President in Ukraine, bbc.com, 5 février 2019.
  5. Rencontre avec Volodymyr Zelensky, TF1, 10 février 2019.
  6. Volodymyr Zelenski, le comique qui fait la course en tête en Ukraine, Le Monde, 7 mars 2019.
  7. Tymoshenko Attemps a Comeback, Der Spiegel, 28 février 2019.
  8. Presidential Elections in Ukraine : Candidates and Chances, wilsoncenter.org, 12 février 2019.
  9. Presidential Hopeful is Ukraine’s Bachelor in Chief, The Washington Post, 25 mars 2019.
  10. Zelensky Campaign Ready for Possible Challenge of First Round Voting Results, but Hoping There Will Be No Mass Violations, Interfax Ukraine General Newswire, 27 mars 2019.
  11. Only 9 % of Ukrainians Trust the Governement, Gallup, news.gallup.com, 21 mars 2019
  12. Comedian Volodymyr Zelensky Leads Polls in Ukraine’s Presidential Race, NBC News, 25 février 2019.
  13. Presidential Elections in Ukraine : Candidates and Chances, wilsoncenter.org, 12 février 2019.
  14. Tymoshenko Attemps a Comeback, Der Spiegel, 28 février 2019.