Trêve olympique, mon œil!

Depuis toujours, le mot «olympique» rime avec «politique». Les Jeux de PyongChang, en Corée du Sud, ne font pas exception. Sur place, la Corée du Nord de Kim Jong-un mène une opération charme pour briser son isolement international. Un classique du genre. Un épisode de plus, qui s’ajoute aux cinq exemples tirés de l’histoire olympique des 50 dernières années.

Mexico 1968: le massacre des étudiants et le salut du Black Power

À l’approche des Jeux olympiques, le gouvernement mexicain s’inquiète. Les étudiants sont en grève. Un brin parano, des ministres croient que les jeunes sont à la fois manipulés par Moscou et par Washington. Leur but? Faire annuler les Jeux, juste pour humilier le Mexique.

Le 2 octobre 1968, à 10 jours de la cérémonie d’ouverture, les autorités décident de faire le «ménage». En soirée, une véritable armée se dirige vers la Place des trois cultures, au centre de Mexico, où 10 000 étudiants sont rassemblés. 5000 policiers et soldats. 300 tanks. Plusieurs mitrailleuses lourdes. Un militaire zélé traine même un bazooka. (1)

C’est un corps d’élite de l’armée, le bataillon «Olimpia», qui ouvre le feu. Pour se reconnaître, les tueurs portent un gant blanc, à la main gauche. Un bain de sang. Un vrai. Plusieurs victimes, y compris des enfants, sont achevées à la baïonnette.(2)

Arrêté, le journaliste français Fernand Choisel s’en tire de justesse. «Je suis avec les étudiants, ils sont interrogés, je ne comprends pas ce qu’ils disent et ils sont tués à bout portant devant nous, raconte-t-il. Arrive mon tour, j’ai ma carte de presse dans la bouche et le milicien n’a pas tiré.» (3)

Selon les évaluations, le bilan varie de 300 à 900 morts. Mais dès le lendemain matin, des équipes s’affairent à nettoyer les traces du massacre. Il faudra 25 ans pour que les détails de la tuerie commencent à être dévoilés.

L’ordre règne à Mexico. Les Jeux se déroulent comme prévu. Enfin presque. Le 16 octobre, deux champions américains du 200 mètres, Tommie Smith et John Carlos, provoquent le scandale en levant un poing ganté de noir, durant de l’interprétation de l’hymne national.

Sur le podium, aux Jeux olympiques de 1968, les athlètes américains Tommie Smith, au centre, et John Carlos provoquent un scandale en levant un poing ganté de noir durant l’hymne national.

Est-ce un salut au Black Power ou un salut aux droits humains, comme l’écrit Tommie Smith? (4) De toute manière, le CIO est furieux. Il décrit le geste comme une violation de l’esprit olympique. Les deux athlètes sont exclus des Jeux. Ne reculant devant rien, le Comité olympique américain explique en détail pourquoi le geste est inacceptable, alors que le salut nazi avait été permis aux Jeux de Berlin, en 1936.

Aux Olympiques de la mauvaise foi, ceux-là méritent la médaille d’or. 

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Un membre du commando arabe qui s’était emparé des membres de l’équipe israélienne à leur pavillon au village olympique de Munich en septembre 1972.

Munich 1972: le terrorisme s’invite aux Jeux

Munich. 5 septembre 1972. Vers 4h30 du matin, huit hommes escaladent le grillage qui entoure le village olympique. Des réparateurs de téléphone croient qu’il s’agit de jeunes sportifs revenant d’une soirée. Des athlètes un peu éméchés les aident même à franchir l’obstacle! (5) 

Le village olympique n’est protégé que par un simple grillage, sans sécurité renforcée. Malgré les menaces, le chef de la police de Munich craint qu’une forte présence policière ravive le fantôme des Jeux olympiques de Berlin, organisé en 1936 par le régime nazi. (6)

En réalité, les mystérieux visiteurs appartiennent à Septembre Noir, une organisation terroriste palestinienne. Ils se dirigent vers le pavillon 21, où logent les athlètes israéliens. Leur opération consiste à prendre des otages pour les échanger contre 200 Palestiniens détenus en Israël.

Les choses ne se déroulent pas comme prévu. Deux Israéliens sont tués. Une autre parvient à s’évader, en donnant l’alerte. (7) Retranchés dans le pavillon, les membres du commando finissent par retenir neuf otages, qu’ils menacent d’exécuter.

Les Allemands parviennent à gagner du temps. La nuit tombe. En soirée, le commando palestinien obtient qu’un avion le conduise en Égypte. Vers 21h30, les ravisseurs et leurs otages sont conduits en hélicoptères jusqu’à un aéroport militaire, où les attend un avion de la Lufthansa.

En réalité, l’ordre de donner l’assaut est déjà donné. Peu après l’arrivée des hélicoptères, la fusillade commence. Mal planifiée, l’opération aboutit à un carnage. 17 personnes sont tuées, dont les neuf otages. Les tireurs d’élite allemands n’ont pas de lampes de poche. Ils ne sont même pas équipés d’une lunette de visée!

Il faut plus d’une heure avant que des véhicules blindés arrivent en renfort. On raconte qu’ils ont été retardés par les embouteillages, provoqués par les nombreux curieux qui veulent «apercevoir quelque chose»!  (8)

En guise de représailles, l’aviation israélienne bombarde une dizaine de camps palestiniens, au Liban et en Syrie. On dénombre au moins 200 morts. En secret, la première ministre Golda Meir ordonne d’éliminer les responsables de l’attentat, dans une opération baptisée «Colère de Dieu». *

À Munich, contre toute attente, les compétitions reprennent dès le lendemain de la tuerie. Seule une poignée de délégations quittent le navire. Les Olympiques sont devenus une business trop importante pour être interrompus. (9)

Un lutteur français, qui a perdu un grand ami dans la tragédie, confie: «À Munich, quelque chose s’est cassé. La paix olympique venait de mourir.» (10)

* L’opération sera décrite de manière idéalisée dans le film Munich, du réalisateur Steven Spielberg. 

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Moscou 1980: boycott et bras d’honneur

Le 25 décembre 1979, l’armée soviétique envahit l’Afghanistan. Une décision catastrophique, mais faut-il s’en étonner? À l’époque, le numéro Un soviétique, Leonid Brejnev, s’endort parfois au milieu des réunions du gouvernement. La consigne est alors de poursuivre les discussions, comme si de rien n’était! (11)

À long terme, l’invasion va contribuer à la ruine de l’empire soviétique. À court terme, elle aura un impact considérable sur les Jeux de Moscou, prévu pour l’été suivant. Dès la mi-janvier, le président américain Jimmy Carter exige que les Soviétiques se retirent d’Afghanistan. Faute de quoi les États-Unis n’iront pas au Jeux. Les protestions d’athlètes comme Al Oerter, un quadruple médaillé d’or du lancer du disque, n’y changent rien. «Le plus patriotique, dira-t-il, consisterait à nous envoyer là-bas pour botter les fesses [des Soviétiques], durant les compétitions. (12)

Le président Carter possède des raisons peu avouables de punir Moscou. La popularité de son administration est en chute libre. Depuis novembre, 52 Américains sont détenus en otage en Iran. Le boycott lui permet de redorer son image, à quelques mois des élections présidentielles. De fait, il passe temporairement de 23 à 53 % d’opinions positives. (13)

Au total, une soixantaine de pays n’iront pas à Moscou, dont le Canada. Mais les Jeux auront lieu malgré tout. L’un des moments forts survient lors de la finale du saut à la perche entre le Soviétique Konstantin Volkov et le polonais Wladislaw Kozakiewicz. Le duel devient le symbole du conflit entre l’URSS et la Pologne rebelle, où triomphe le syndicat indépendant Solidarité. 

Durant toute la compétition, le Polonais est copieusement hué. Mais la foule de Moscou ne paye rien pour attendre. Lorsque le Polonais remporte la victoire, il lui fait un bras d’honneur. Embarrassé, le gouvernement communiste polonais cherche des excuses. Il déclare que le geste est «involontaire». Il aurait été causé par… un spasme musculaire! (14)

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Athènes 2004: qui s’est enfui avec la caisse?

Dix ans après les Jeux d’Athènes, une simple visite des installations donnait une idée de l’ampleur de la catastrophe. (15) Vingt des 22 sites olympiques étaient à l’abandon. Les stades de taekwondo et de volleyball de plage sont barricadés. L’imposant centre de canoë-kayak est plus sec que le désert de Gobie. Avec ses 8700 places, le stade de baseball avait l’air particulièrement seul. Surtout quand on sait que l’on dénombre 120 joueurs dans toute la Grèce. (16)

Au départ, le coût des Jeux devait tourner autour de 4,5 milliards. Il a dépassé 17 milliards $. La facture inclut des travaux d’utilité publique comme le prolongement du métro d’Athènes. Mais on remarque aussi un fabuleux contrat de 320 millions $, octroyé pour un système de surveillance électronique qui n’a jamais fonctionné. JAMAIS .

Dans ce catalogue des horreurs, où la corruption est omniprésente, le village olympique devait constituer une exception. Situé à une vingtaine de kilomètres du centre, il a été recyclé en logements à prix modique, pour accueillir 10 000 personnes. Beaucoup de Grecs enviaient ces chanceux, qui déménageaient dans un logement tout neuf. 

Sauf que le rêve s’est transformé en cauchemar. D’abord, les commerces promis ne sont jamais venus donner de la vie au secteur. Les transports se sont révélés catastrophiques. Très vite, des fissures sont apparues sur les murs des édifices construits à la va-vite. Sans oublier la plomberie qui se déglinguait. Aujourd’hui, l’ancien village olympique est une honte que tout le monde cherche à oublier. (17)

Quatorze années plus tard, le véritable coût des Olympiques d’Athènes reste à calculer. La catastrophe annonçait le naufrage de toute l’économie grecque, à partir de 2009. Avec le recul, les 17 milliards $ engloutis dans l’aventure olympique finiront par ressembler à de la menue monnaie, dans un océan de dettes dépassant les 350  milliards $. (18)

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Des feux d’artifice aux couleurs des anneaux olympiques illuminent le ciel de Pékin lors de la cérémonie de clôture des Jeux de 2008.

Pékin 2008: le carnaval des hypocrites

En mars, à quelques mois de l’ouverture des jeux d’été de Pékin, la Chine réprime sauvagement plusieurs manifestations au Tibet. Aussitôt, des organisations humanitaires évoquent un boycott des Jeux. Mais l’idée est vite abandonnée. La Chine est devenue une puissance incontournable. Un géant dont personne ne veut subir la mauvaise humeur.

Tant pis pour le… le quoi, déjà? Ah, oui, le Tibet. Le monde préfère regarder ailleurs. 

En 2001, au moment où les Jeux lui ont été attribués, la Chine multipliait les promesses sur les droits humains. (19) Sept ans plus tard, tout est oublié. À Pékin, un million de personnes ont été expulsées pour la construction des installations olympiques gigantesques. La simple diffusion d’une lettre critiquant les Jeux peut valoir cinq années de prison. (20)

En signe de protestation, un petit nombre de chefs d’État étrangers s’abstiennent d’assister à la cérémonie d’ouverture. Mais leur action a autant d’impact sur le géant chinois que le postillon d’un bébé épinoche au milieu des chutes du Niagara. Le président chinois Hu Jintao l’a dit : ce serait une grave erreur de «politiser» les Jeux. (21)

La Chine veut montrer à la planète «sa puissance économique, politique et sportive retrouvée». Rien n’est épargné pour impressionner les visiteurs. Sur la route de l’aéroport, des palissades masquent certains quartiers pauvres. Même les statistiques sur la pollution de l’air sont enjolivées.

Malheur aux journalistes qui sortent des sentiers battus. Dans la province musulmane du Xinjiang, deux reporters japonais sont agressés et une équipe de l’Associated Press est arrêtée. À Pékin, quand le Comité organisateur des Jeux organise une visite de journalistes sur la place Tiananmen, c’est pour discuter des arrangements floraux. Surtout pas du massacre de juin 1989! (22)

En tout, les Jeux coûtent 42 milliards $. Mais dans le monde olympique, les records n’existent que pour être battus. La performance de Pékin sera vite dépassée par celle de Sotchi, avec une facture de 51 milliards $, en 2014. À eux seuls, un chemin de fer et une route pour rejoindre les lieux de compétitions en montagne ont coûté 6,5 milliards $. Un cynique a calculé qu’il aurait été plus économique de recouvrir la route d’un centimètre de caviar... (23)

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Références

  • (1) Il y a vingt-cinq ans, le massacre des étudiants à Mexico, Le Monde, 27 septembre 1993.
  • (2) Mexico’s 1968 Massacre: What Really Happened? National Public Radio (NPR), 1er décembre 2008.
  • (3) Le jour où il a failli y rester, L’Équipe, 17 août 2015.
  • (4) Tommie Smith, Silent Gesture, Temple University Press, Philadelphie, 2008.
  • (5) Munich 1972 : soudain, un homme cagoulé paraît à la fenêtre, Le Monde, 20 septembre 2001.
  • (6) Officials Ignored Warnings of Terrorists Attack, Der Spiegel, 23 juillet 2012.
  • (7) Il y a 40 ans, la tragédie de Munich, Le Figaro, 5 septembre 2012.
  • (8) L’Allemagne commémore le drame des JO de Munich, sur fond de polémique, Agence France Presse, 5 septembre 2012.
  • (9) Il y a quinze ans : À Munich, le massacre des Jeux olympiques, Le Monde, 7 septembre 1987.
  • (10) «À Munich, quelque chose s’est cassé. La paix olympique venait de mourir.», Le Monde, 28 août 2004.
  • (11) William Taubman, Gorbachev: His life and Times, New York, W.W. Norton & Company, 2017.
  • (12) Jimmy Carter’s Disastrous Olympic Boycott, Politico, 9 février 2014.
  • (13) 1980-1984: Les jeux olympiques façon guerre froide, Marianne, 12 août 2016.
  • (14) Wladislaw Kozakiewicz: pour le sport, pour l’histoire, pour le bras d’honneur. L’Obs, 5 août 2016.
  • (15) Abandoned Athens Olympic 2004 venues, 10 years on — in pictures, The Guardian, 13 août 2014. Même chose pour le stade de volleyball de plage.
  • (16) Athens Olympics Leave Mixed Legacy, 10 Years Later, Associated Press, 13 août 2014.
  • (17) Greece Olympic Legacy Crumbles into Dust, The Daily Telegraph, 24 juin 2011.
  • (18) Grèce : «Au-delà des chiffres, des êtres humains ont subi la récession de plein fouet», L’Obs, 25 janvier 2018.
  • (19) JO 2008 : promesses non tenues et marchands d’illusions, Libération, 6 août 2008.
  • (20) Tibet : heure par heure du 17 au 24 mars, L’Obs, 25 mars 2008.
  • (21) Jeux Olympiques; le défi démesuré de la Chine, Les Échos, 8 août 2008.
  • (22) Le boycott des JO n’a pas eu lieu, Le Monde diplomatique, 21 août 2088.
  • (23) «Ruin Porn» — the Aftermath of the Beijing Olympics, The New York Times, 15 juillet 2012.