Qui est le véritable Bono? Le militant humanitaire ou l'homme fasciné par le pouvoir et l'argent? Le populaire chanteur irlandais est un personnage qui divise.

Tout le monde aime haïr Bono

Il existe deux Bono. Le premier est le chanteur charismatique du groupe U2, qui vient de lancer un 14e album, intitulé Songs of Experience. Un Bono gentil qui donne des leçons d’humanité au monde entier. Le sida. La pauvreté. Le réchauffement climatique. Mais il existe un autre Bono, fasciné par le pouvoir et par l’argent. Un homme redoutable en affaires, qui navigue aux limites de la loi. À tort ou à raison, ce Bono-là est accusé d’incarner l’hypocrisie de notre époque.

Tout le monde aime haïr Bono. Le très sérieux journal The Guardian évoque «la gymnastique fiscale honteuse de Saint-Bono». Au Parlement irlandais, une députée le surnomme «M. l’exilé fiscal en personne». Plus mal engueulé, un magazine humoristique le rebaptise «Le p’tit con au grand cœur». Le chanteur lui-même ne cache pas une certaine lassitude. Un jour, il s’est exclamé : «Parfois, moi aussi j’en ai assez de Bono!»

Depuis toujours, les chansons de U2 parlent de paix, de solidarité et de partage. Elles rendent hommage à Martin Luther King et à Nelson Mandela. En 1992, le groupe verse même tous les profits générés par son succès mondial One à la lutte contre le sida. Mais pendant des décennies, Bono et sa bande ont profité du «congé» fiscal que leur Irlande natale accordait à tous les artistes. À condition de résider sur le territoire plus de six mois par année, un créateur ne payait pas d’impôt sur les revenus tirés de ses œuvres. Un privilège non négligeable, puisque le groupe U2 était brièvement devenu la plus grande source de revenus de l’Irlande. Devant la célèbre brasserie Guinness!

Il est vrai qu’au cours des années 90, le «congé» fiscal irlandais gagne en popularité. Comme par hasard, des artistes du monde entier se découvrent une passion dévorante pour le pays de l’émeraude. L’Île devient soudain un repaire de célébrités. Paul McCartney. Mick Jagger. Eric Clapton. Les écrivains français Michel Houellebecq et Éric-Emmanuel Schmitt. Même notre parolier national, Luc Plamondon, déménage (brièvement) en Irlande!

La plupart du temps, les McCartney, Jagger et cie se gardent bien d’évoquer leurs privilèges. Ils vantent plutôt l’authenticité, la beauté et le charme bucolique de leur nouvelle patrie fiscale.1 Comme disent les paysans du Donegal, l’une des régions les plus pauvres du pays : «Si la sincérité était du cuir, ces gens-là n’en auraient pas assez pour se fabriquer une selle destinée à chevaucher un hanneton.»

Le monde selon Saint-Bono

Au tournant des années 2000, Bono collectionne les honneurs et les causes humanitaires. Le magazine Q le nomme la figure la plus influente du monde de la musique. En 2005, le magazine Time en fait sa personnalité de l’année, en compagnie de Bill Gates, le milliardaire de Microsoft. La même année, Monsieur s’impose comme la vedette incontestée du Live 8, un spectacle-bénéfice qui veut attirer l’attention sur la pauvreté en Afrique. L’audience visée? Trois milliards de terriens.

Reste que pour Bono, les vrais ennuis commencent en 2006. Cette année-là, l’Irlande décide de mettre fin au «congé fiscal» consenti aux artistes. Du coup, Bono et sa bande déménagent leurs activités aux Pays-Bas, pour payer un minimum d’impôt. Ils ne sont pas seuls. Mais venant de gens qui militent contre la pauvreté, cela crée un malaise. D’autant plus que U2 est devenu le groupe le plus rentable du monde, avec des revenus de plus de 220 millions $ par année.

Au hasard d’un concert, on voit même apparaître des banderoles qui s’adressent directement au chanteur : «Paye ou tais-toi» [Pay Up or Shut Up].2

Bono se dit «blessé» par les critiques. Mais ses explications ressemblent à celles de n’importe quel caïd de la finance. Il soutient que les gens riches qui ne tirent pas profit des échappatoires fiscales sont «stupides».3 Il évoque les impôts payés par ses nombreux employés. Il cite même le grand-père du hip-hop, Russell Simmons : «tu ne peux pas aider les pauvres si tu es l’un d’eux».4 

Rien à faire. Même en Irlande, le «chanteur énervant»* ne fait plus l’unanimité. À Dublin, Bono et son groupe veulent imposer la construction d’une tour de 120 mètres, surmontée d’un studio en forme d’œuf. Le projet soulève la colère d’une partie de la population, avant d’être abandonné. Entretemps, une blague se moque de la réputation de m’as-tu-vu de l’ancien héros national : «J’ai croisé Bono sur la rue, mais j’ai fait semblant de ne pas le reconnaître. Je ne voulais pas lui procurer cette satisfaction.»

Aller-retour vers Mars

On dit que la célébrité permet de se constituer des ennemis de première classe. Bono en constitue la preuve vivante. Avec le temps, les anti-Bono ne se souviennent même plus à quel moment il a commencé à leur taper sur les nerfs.5 Lorsqu’il est devenu le faire-valoir de politiciens en mal de popularité, comme George W. Bush? Lorsqu’il est apparu à la tribune d’un Congrès du Parti libéral du Canada, pour chanter les louanges du premier ministre Paul Martin? Ou lorsqu’il s’est écrié : «il ne suffit pas de rager contre le mensonge. Il faut le remplacer par la vérité».

Peu importe. Malgré la controverse, le succès de U2 ne se dément pas. De 2009 à 2011, le groupe s’offre la tournée U2 360°. Cent dix spectacles, 7,2 millions de spectateurs, 736 millions $ de revenus. La tournée la plus rentable de l’histoire de la musique. Au firmament du rock, U2 a définitivement doublé des monuments comme les Rolling Stones ou Pink Floyd. 

Au final, le ton des communiqués de presse frôle l’extase. On se garde bien de mentionner que la tournée s’impose aussi comme la plus polluante de tous les temps. Un comble, quand on sait que Bono fait de la protection de la planète une cause sacrée. À Tokyo, il s’est même écrié : «Ma prière c’est que nous fassions plus attention à la planète». 

Avec une cruauté certaine, des organisations écologistes s’amusent à calculer l’ampleur de la pollution générée par la tournée. L’équivalent d’un avion qui aurait effectué l’aller-retour entre la Terre et la planète Mars. Ou la somme d’énergie nécessaire à l’alimentation d’une ampoule de 100 watts durant 159 000 ans.6

À la blague, on dit que Bono s’inspire de la logique du Sommet économique de Davos, dont il est devenu un habitué. En 2007, pas moins de 1700 participants s’y étaient rendus à bord de jets privés... pour discuter de réchauffement climatique! «Avec lui, tout est une affaire de comptabilité, se moque un chroniqueur du National Post. Un milliard par-ci, un milliard par là. Ne t’inquiète pas, mon vieux. Tu peux faire le bien et garder ton jet privé».7

Avec le temps, Bono s’est mis à ressembler au roi inquiet imaginé par le dramaturge Bertolt Brecht. Chaque jour, le roi se sent accablé par la souffrance du monde. Alors il appelle à la rescousse ses sages et il leur demande d’enquêter pour en connaître la cause. Les sages se penchent sur le sujet. Et ils en arrivent à la conclusion que la cause de la souffrance est le roi lui-même…

La farce cachée du Paradis

Trente ans plus tard, Bono chante encore son succès I Still Haven’t Found What I’m Looking For [Je n’ai pas encore trouvé ce que je cherchais]. Mais ces jours-ci, il fait davantage parler de lui pour ses prouesses financières que pour ses innovations musicales. Au point où les médias se demandent périodiquement si le chanteur est devenu le premier milliardaire de l’histoire de la musique pop.8

Le mois dernier, le nom de Bono est apparu dans le scandale des Paradise Papers, qui révélaient les trucs utilisés par les grandes corporations et les super-riches pour échapper aux impôts. Apparemment, le chanteur était actionnaire d’une entreprise basée à Malte qui aurait investi dans un centre commercial lituanien. L’investissement aurait transité par l’intermédiaire de sociétés-écrans, installées à Malte et à Guernesey. Légal ou illégal? Les avis sont partagés. Mais pas nécessairement très honorable…

Du haut de sa candeur, Bono a «salué» l’enquête des Paradise Papers. En faisant mine d’oublier que l’organisation humanitaire One, dont il est le cofondateur, vient tout juste de lancer un appel à la transparence économique. Encore un peu, et il répétait sa célèbre déclaration au journal Le Figaro. «Je pense que le capitalisme est une brute qui a besoin d’instruction.»9

Dans un livre percutant, le journaliste britannique Harry Browne soutient que Bono et U2 ne sont plus un groupe de musique. Plutôt une grande corporation.10 Mais la critique la plus cruelle vient d’une organisation humanitaire, The Debt and Development Coalition of Ireland, qui écrit : «D’un côté, Bono veut combattre la pauvreté et l’injustice à travers le monde. De l’autre, le chanteur et son groupe ont déplacé leurs affaires dans [des] abris fiscaux — ce qui prive les gouvernements de ressources qui permettraient justement de combattre la pauvreté».

Dans l’entourage du groupe U2, on raconte qu’un jour, au milieu d’un concert, le chanteur Bono s’est arrêté de chanter, pour se mettre à claquer des mains. Il aurait expliqué : «À chaque fois que je claque dans mes mains, il y a un enfant qui meurt en Afrique».

Dans le public, une voix anonyme se serait élevée : «Alors, arrête de frapper dans tes mains»…

* Le surnom est aussi donné au chanteur français Renaud.

1
«L’Irlande, une bonne affaire pour les créateurs», La Presse, 16 décembre 2000.

2
«U2 Defends Move to Avoid Irish Tax Raise», International Herald Tribune, 17 octobre, 2006.

3
«We’d Be Stupid to Avoid Tax, Insists Activist  Bono», The Daily Telegraph, 16 mai 2015.

4
«It Would be Insufferable If I Publicly Gave All My Money Away», Sunday Mirror, 12 novembre 2006.

5
«Elvis ans Nixon, Reagan and Jacko, Jagger and Balir… When Pop Stars and Politicians Collide», The Guardian, 23 juin 2016.

6
«U2 Criticised for World Tour Carbon Footprint», The Guardian, 10 juillet 2009.

7

«The Punk Meets the Godfather», National Post, 7 novembre 2003.

8
«Why U2’s Bono Isn’t a Billionnaire», Forbes, 1er septembre 2015.

9
Bill Gates et Bono : «Le capitalisme est une brute qui a besoin d’instruction». Le Figaro, 23 février 2017. 

10
Harry Browne, The Frontman : Bono (In the Name of Power), Verso, 2017, 176 pages.