Touche pas à mon hymne national!

Un peu partout à travers le monde, les États durcissent les lois qui protègent leur hymne national et leurs symboles patriotiques. De l’Amérique à la Chine, en passant par la France, l’Inde et les Philippines, les citoyens sont invités à serrer les rangs. Même Donald Trump s’en mêle! Sauf que derrière les grands discours se cachent souvent des objectifs moins nobles. Sur les traces d’une grande vague patriotique.

Durant les années 60, les hippies disaient que le fait de chanter l’hymne national, la main sur le cœur, ne vous transforme pas automatiquement en patriote. Pas plus que le fait d’entrer dans un garage ne vous transforme automatiquement en voiture. Mais tout cela appartient à un passé très lointain. Au même titre que l’interprétation disjonctée de l’hymne national américain, effectuée par le guitariste Jimmy Hendrix, au festival de Woodstock, en août 1969.

De nos jours, on ne rigole plus avec les symboles patriotiques. En Égypte, le citoyen qui reste assis durant l’interprétation de l’hymne national est passible d’un an de prison (1). En France, le fait de conspuer La Marseillaise peut valoir six mois de prison et plus de 10 000 $ d’amende. Même le lointain Kirghizstan montre les dents. Le manque de respect envers le kalpak, l’étonnant chapeau national en forme de cloche, peut entraîner une amende de 150 $. L’équivalent d’un mois et demi de travail, au salaire moyen (2).

Parfois, l’amour de la patrie tourne à la farce. En Turquie, une vedette pop, Hülya Avsar, a été accusée «d’outrage au drapeau», une infraction passible de six mois de prison. Invitée sur un plateau de télé dont le plancher était recouvert de ballons gonflables aux couleurs du drapeau turc, Madame avait accidentellement donné un coup de pied à l’un des spécimens. En direct. Quelques téléspectateurs avaient aussitôt porté plainte contre la scélérate pour ce flagrant manque de respect envers les saintes couleurs nationales.

Finalement, la chanteuse a été acquittée. C’est plutôt le fabricant de ballons qui a été puni... 

Métro, boulot, drapeau

En Chine, une loi récente punit de trois ans de prison le manque de respect envers l’hymne national. Le texte précise que l’hymne ne doit pas être diffusé dans une atmosphère «inappropriée», notamment lors de… funérailles. Officiellement, la pièce législative est présentée comme un symbole de la fierté nationale retrouvée. Mais de l’avis général, elle vise le territoire semi-autonome de Hong Kong, où des spectateurs huaient souvent l’hymne chinois, lors des matches de football. 

Depuis, les protestataires gardent le silence durant l’hymne national. Pour contourner la loi, ils brandissent des pancartes sur lesquelles on peut lire: Boo! (3)

Mais la Justice chinoise ne protège plus seulement l’hymne national. Elle punit aussi ceux qui «calomnient» les héros de la Nation. En janvier, un historien a dû présenter des excuses publiques pour avoir mis en doute un épisode bien connu de la Seconde Guerre mondiale. Pas question de réécrire l’histoire officielle, qui stipule que des soldats héroïques auraient étripé des dizaines et des dizaines d’ennemis japonais — pratiquement à mains nues! — avant de se jeter du haut d’une falaise pour éviter d’être faits prisonniers (4).

Il faut dire que la Chine n’en est pas à sa première grande poussée de fièvre patriotique. Durant la révolution culturelle, à la fin des années 60, le petit livre rouge contenant les citations du président Mao Tsé-Toung était devenu un objet de culte. Même s’il était distribué à plusieurs milliards d’exemplaires, chaque copie devait être traitée avec révérence. Un citoyen étourdi avait écopé de 15 ans de camp de travail pour s’être distraitement gratté le dos avec le petit livre sacré, durant un grand rassemblement (5).

En Chine, le petit livre rouge des citations de Mao Tsé-Toung.

L’hymne à la joie? 

L’Inde mérite aussi le détour. Depuis l’arrivée au pouvoir du Bharatiya Janata Party, la droite nationaliste hindoue profite de toutes les occasions pour «stimuler le patriotisme». À la fin de 2016, la Cour suprême a décrété que l’hymne national devrait retentir avant chaque film, dans les quelque 13 000 salles de cinéma du pays. De plus, les spectateurs avaient l’obligation de se lever, sous peine d’être mis à l’amende.

L’an dernier, les Indiens devait se tenir debout durant l’interprétation de l’hymne national avant la représentation d’un film au cinéma.

Les choses ont commencé à déraper lorsque des citoyens enthousiastes ont entrepris de faire respecter la loi. Certains patriotes poussaient le zèle jusqu’à exiger que tous les spectateurs chantent les paroles de l’hymne. Des bagarres ont éclaté. Un écrivain, Salil Chaturvedi, a été tabassé parce qu’il était demeuré assis. Oups! Les gros bras n’avaient pas vu que M. Chaturvedi est handicapé et qu’il ne pouvait se lever (6).

Un peu dépassée par les événements, la Cour suprême a retiré l’obligation de faire jouer l’hymne national au cinéma. L’affaire tournait au ridicule. Dans le film à succès Dangal, qui raconte l’histoire de lutteuses indiennes aux Jeux du Commonwealth, l’hymne retentit plusieurs fois. Fallait-il se lever à chaque fois? Certains spectateurs disaient oui. D’autres disaient non.

Commentaire d’un juge désabusé: «Au rythme où vont les choses, il faudra bientôt interdire aux gens de porter des t-shirts et des shorts au cinéma, sous prétexte qu’il s’agit de tenues irrespectueuses de l’hymne national et du drapeau.»

Avec ferveur, SVP

Faut-il s’inquiéter de cette vague de nationalisme autoritaire, en particulier en Asie? Peut-être.

Reste qu’en matière de zèle patriotique, la palme revient aux Philippines. Non seulement la loi oblige les citoyens à chanter l’hymne national, à chaque fois qu’il retentit, mais elle ordonne aussi de le faire «avec ferveur». Les interprètes jugés un peu tièdes s’exposent à une peine d’un an de prison assortie d’une amende pouvant atteindre 2500 $ CAN. L’équivalent de neuf mois de travail au salaire moyen!

Et gare aux récidivistes! Ceux-là verront leur nom publié dans les journaux.

En février 2016, la chanteuse Madonna l’a échappé belle, lorsqu’elle s’est drapée dans le drapeau philippin, à la fin d’un spectacle, à Manille. Sur le coup, la foule a rugi d’approbation. Mais le gouvernement ne l’a pas trouvé drôle. La loi prévoit en effet une peine d’un an de prison et une lourde amende «pour quiconque utilise le drapeau national comme vêtement ou comme uniforme, en tout en partie».

Madonna en spectacle aux Philippines

Après mûre réflexion, le gouvernement a accepté de passer l’éponge, pour cette fois, à la condition expresse que ça ne se produise plus (7).

Brûler le drapeau, un droit?

Dans cette collection de lois patriotiques, les États-Unis constituent un cas à part. En 1989, un jugement de la Cour suprême a reconnu que la profanation du drapeau fait partie des libertés garanties par la Constitution. «Nous ne faisons pas honneur au drapeau lorsque nous empêchons qu’on lui fasse outrage, peut-on lire dans le jugement. C’est tout le contraire, car nous diluons alors la liberté que cet emblème bien-aimé représente.»

Reste que les jugements de la Cour Suprême n’empêchent pas le sujet de ressurgir périodiquement. Ni le président Donald Trump de menacer les joueurs de football de la NFL, qui s’agenouillent lors de l’interprétation de l’hymne national, pour protester contre les violences policières envers les Noirs. À plusieurs reprises, le président a réclamé le congédiement des joueurs protestataires. À l’automne 2016, il a même proposé qu’ils soient privés de leur citoyenneté américaine...

En septembre 2016, Colin Kaepernick (à droite), alors quart-arrière pour les 49ers de San Francisco, s’agenouillait, avec quelques coéquipiers, durant l’hymne national en protestation à la violence policière envers les Noirs.

Donald Trump exagère peut-être, mais il sait lire les sondages. Et les chiffres suggèrent que le respect de l’hymne national et du drapeau constitue une préoccupation majeure pour son électorat. Plus importante que le sacrosaint contrôle des armes à feu (8)! Comme pour lui donner raison, les cotes d’écoute de la NFL ont diminué de 10%, depuis le début de la polémique, même si le mouvement des joueurs n’est pas le seul responsable.

Le méchant cendrier unifolié

Et le Canada dans tout cela? En 2011, un député conservateur a piloté une loi permettant d’afficher le drapeau canadien en toute circonstance. Il voulait se porter à la défense de citoyens qui ne pouvaient pas afficher le drapeau sur leur balcon, pour des raisons «esthétiques». Dans l’ensemble, l’affaire avait été jugée un peu futile. «Une solution parfaitement inutile pour résoudre un problème qui n’existe pas», avait dit un critique un peu cruel. 

Des années plus tôt, en novembre 1992, un projet de loi avait brièvement envisagé de criminaliser les outrages au drapeau. À l’époque, le comité de la Chambre des communes chargé d’étudier la question se voulait très méticuleux. Il s’était notamment demandé s’il fallait interdire les cendriers avec une feuille d’érable, sachant que les gens écrasent leur cigarette dessus? Sans parler des suçons unifoliés, que les gens lèchent jusqu’à ce qu’ils disparaissent?

Pour finir, le Comité s’était aussi posé cette question très existentielle, à laquelle il n’avait pas vraiment trouvé de réponse:

— Est-ce qu’il serait légal de fabriquer un condom avec la feuille d’érable rouge (9)?

Sources:

1.    «Egypt Makes Disrespecting the Flag a Crime», Reuters, 31 mai 2014.

2.    «Au Kirghizstan, le chapeau, le chien et le président», Le Point, 6 avril 2018.

3.    «Singing from the Same Songbook», Kashmir Times, 21 décembre 2017.

4.    «Chinese Court Orders Apology Over Challenge to the Tale of Wartime Heroes», The New York Times, 28 juin 2016.

5.    Strange Rebels: 1979 and the Birth of the 21st Century, Christian Caryl, Basic Books, 2013.

6.    «This is what happens when people in India refuse to stand for their national anthem», The Washington Post, 14 décembre 2016.

7.    «Philippines Hits Out at Madonna over Flag Stunt», AFP, 28 février 2016.

8.    «Donald Trump Supporters Care More About National Anthem Kneeling Than Gun Control, New Poll Indicates», Newsweek, 6 août 2018.

9.    «Should Leaf Condoms be Illegal?», The Gazette, 25 novembre 1992.