La clinique de soins mobile de la Coopérative de solidarité SABSA reprend du service après une pause forcée et doit trouver un nouvel équilibre entre testage des substances, prévention et mesures sanitaires imposées par la COVID-19.
La clinique de soins mobile de la Coopérative de solidarité SABSA reprend du service après une pause forcée et doit trouver un nouvel équilibre entre testage des substances, prévention et mesures sanitaires imposées par la COVID-19.

Surdoses et pandémie: pourquoi les intervenants terrain s’inquiètent

Guillaume Mazoyer
Guillaume Mazoyer
Le Soleil
Le territoire de la Capitale-Nationale est secoué par une hausse marquée du nombre mensuel de surdoses par rapport à 2019. Sur le terrain, le travail des intervenants a été compliqué par la pandémie.

Lancée en mars, la clinique de soins mobile de la Coopérative de solidarité SABSA reprend ses fonctions après une pause forcée et doit trouver un nouvel équilibre entre testage des substances, prévention et mesures sanitaires imposées par la COVID-19.

Le moment choisi par la pandémie pour se pointer le bout du nez n’était pas le meilleur pour le projet de clinique de soins mobile. «On venait de se lancer le 2 mars et à partir du 13, tout était en pause; le timing était très mauvais, constate Amélie Bédard, la directrice générale de SABSA. 

La fermeture en mars entre les différents secteurs, dont celui de Charlevoix, ne permettait plus à l’équipe de s’y rendre. «Au mois de mars et avril, on a mis ça sur pause, parce que ça ne faisait pas de sens de continuer», poursuit-elle. La reprise s’est graduellement faite en mai avec des partenaires de la clinique, mais sans intervention avec le véhicule.

Tout ça alors que dans la rue, la consommation de drogue, elle n’a pas pris de pause. Au contraire. «Quand on a commencé le projet, je m’attendais à avoir un certain temps avant d’avoir à faire face à une recrudescence des changements dans les habitudes de consommation et une augmentation de la présence de fentanyl, confie l’intervenant psychosocial à la clinique SABSA Thomas Fréchette. L’Ouest canadien est très impacté et ça s’est répandu un peu partout, comme à Ottawa ou Montréal, mais je me disais que ça mettrait plus de temps à arriver ici et en région. Ce que l’on constate en situation post-COVID, c’est que la crise a pris de l’avance pendant la pandémie. »

Entre avril et juillet, de 3 à 4 surdoses mortelles et de 4 à 5 non-mortelles sont survenues à Québec par mois selon le CIUSSS de la Capitale-Nationale, des chiffres un peu plus élevés comparés à 2019. À la mi-août, les chiffres sont encore plus inquiétants, avec 17 surdoses non mortelles déjà signalées pour ce mois. Neuf de ces surdoses ont impliqué la prise de GHB.

«On a l’impression qu’il y a eu une recrudescence de la consommation, estime Amélie Bédard. On a distribué vraiment davantage de matériels d’injection stérile.» La période du confinement a engendré davantage de détresse, ce qui n’aide pas les personnes aux prises avec des problèmes de consommation selon la directrice.


« On a l’impression qu’il y a eu une recrudescence de la consommation. On a distribué vraiment davantage de matériels d’injection stérile »
Amélie Bédard, directrice générale de SABSA

L’intervenant psychosocial assis à côté d’elle n’hésite pas à renchérir. «Quand on parle d’une hausse, on parle d’une grosse hausse, dit-il. D’habitude je place une commande de matériel par mois, là j’en passe deux fois par semaine.» Le nombre de kits pour chaque consommateur a toutefois également augmenté, dans la logique d’avoir à moins se déplacer et à s’approvisionner le plus possible.

«La hausse des surdoses a un impact sur nous, car on s’en fait beaucoup parler, surtout par les usagers», indique Thomas Fréchette. «Ils sont inquiets.» Les demandes reçues à SABSA portent de plus en plus sur le testage des substances.

Les inquiétudes grimpent également chez les revendeurs, selon l’intervenant psychosocial. «Souvent ce ne sont pas des gens qui font de l’argent avec ça, poursuit-il. Ils payent leur consommation et approvisionnent leur réseau constitué de personnes de leur entourage ou de gens de leur région. Ils ont souvent des inquiétudes pour eux aussi, en se disant "je ne veux pas les tuer", donc ils voudraient savoir ce qu’il y a dans leurs substances.»

Inquiétudes autour du GHB

«Ça fait 12 ans que je suis intervenant et j’entendais parler du GHB qu’occasionnellement, relate Thomas Fréchette. Maintenant c’est quasi quotidiennement.» La Santé publique s’est particulièrement mobilisée pendant la COVID sur la problématique du GHB, une substance plus forte qu’à l’habitude, en distribuant des dépliants et des doseurs. «Avant la pandémie, c’étaient des outils que l’on n’avait pas, car il n’y avait pas autant de surdoses au GHB, poursuit l’intervenant. C’est bien implanté dans les habitudes de consommation des gens.»

Thomas Fréchette, intervenant psychosocial, estime observer une «grosse» hausse de la consommation. 

L’un des rôles de la clinique de soins mobile SABSA est aussi d’aller à la rencontre d’organismes et d’usagers pour distribuer de l’information et récupérer des impressions terrain. «Récemment, on est allé à Saint-Alban pour parler avec des jeunes qui réalisent des activités dans un jardin communautaire, indique Thomas Fréchette. On a voulu savoir comment se passe leur consommation et celle de leurs amis. C’était intéressant d’avoir ses discussions, car on se donne comme mandat de documenter la réalité vécue sur le territoire. C’est vraiment différent de ce que l’on peut voir au centre-ville, car c’est plus caché, mais c’est en même temps plus répandu que ce que l’on pourrait le penser. On le voit dans les groupes de travail.»

C’est à travers ce type d’intervention qu’il est possible de constater que la problématique du GHB est présente sur l’ensemble du territoire. «Avec ce groupe de jeunes justement on leur a distribué de la naloxone et des doseurs de GHB, précise l’intervenant psychosocial. On soupçonne qu’il y ait du fentanyl dans cette substance, donc on enseigne aux jeunes la façon de bien l’utiliser s’ils vont la consommer de toute façon.»

La Santé publique s’est mobilisée pendant la COVID sur la problématique du GHB, une substance plus forte qu’à l’habitude, en distribuant des dépliants et des doseurs.

En plus de la qualité, il y a aussi la façon de consommer qui est importante. Avec la pandémie, les usagers ont eu tendance à consommer davantage seuls au lieu de le faire en groupe capable d’intervenir en cas de risques. «On a vu sur des forums des consommateurs se mettre en lien pendant le confinement pour se surveiller avec des Facetime ou Zoom pendant leur consommation, explique Thomas Fréchette. Ça se fait encore maintenant.»

La peur du masque

Garé sur un stationnement de la rue Saint-Vallier, le camion de la clinique SABSA est en nettoyage. La clinique mobile a dû s’adapter aux directives de la Santé publique qui demande, entre autres, l’instauration de « zones chaudes » et de « zones froides », pour pouvoir reprendre ses activités. 

«Il y a eu une période d’ajustement au niveau du matériel, indique Thomas Fréchette. Maintenant on est dans une phase d’ajustement des interventions, parce qu’il y a souvent des accompagnements à faire. Comment utiliser le véhicule? Est-ce que je peux les amener à bord? Dois-je mettre mon masque? »

Des questions qui se posent lorsque les usagers à qui l’on tente de venir en aide ont eu peur du masque aux premiers abords. Souvent les gens qu’on reçoit ici, la COVID c’est vraiment le dernier de leur souci, explique Amélie Bédard. Au début quand on portait le masque c’était perçu comme « Je me protège de toi», ou «tu es menaçant», alors que pas du tout. Je le mets surtout pour te protéger de moi. Ça vient beaucoup changer les rapports. C’était important de leur rappeler aussi que ce n’est pas contre eux que l’on porte un masque.»

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3 QUESTIONS SUR LES SURDOSES EN TEMPS DE PANDÉMIE 

Nathanaëlle Thériault, médecin spécialiste à la Direction de santé publique de la Capitale-Nationale, répond aux questions du Soleil.

Nathanaëlle Thériault, médecin spécialiste à la Direction de santé publique de la Capitale-Nationale

Q Quel rôle la pandémie joue-t-elle dans cette augmentation des surdoses?

R C’est sûr que la situation que l’on vit aujourd’hui avec la pandémie amène des changements dans l’approvisionnement de la drogue. Avec les restrictions aux frontières, ça vient modifier la dynamique. Certaines drogues sont plus difficiles à obtenir que d’autres actuellement. Celles en circulation sont aussi possiblement de moins bonnes qualités. 

On nous rapporte des informations sur le terrain de personnes qui nous disent que les effets par exemple du GHB semblent être inhabituels, plus forts qu’à l’habitude. On pense aussi que comme certaines drogues sont plus difficiles à obtenir, certains usagers se mettent à consommer des substances auxquelles ils sont moins habitués. En modifiant le type de drogue, il y a plus de risques de surdoses.

L’accès aux services communautaires a aussi été modifiés à cause de la pandémie, notamment dans les offres de services. Nous, au niveau de la distribution de naloxone faite en pharmacie communautaire, on a remarqué qu’il y a eu une diminution de l’achalandage, car les gens se rendent moins en personne en pharmacie. 

On observe aussi que les gens ont eu moins de consommation en groupe qu’à l’habitude. C’est sûr qu’en consommant seul on se met davantage à risques, car il n’y a personne pour intervenir s’il arrive quelque chose. C’est l’ensemble de tous ces facteurs là qui a joué un rôle, sans que l’on puisse identifier une cause en particulier. 

L’hypothèse de l’introduction de la Prestation Canadienne d’Urgence (PCU) est intéressante et nous a été rapportée par des intervenants terrains, qui nous l’avoir entendue dans les discussions avec leurs usagers. Nous n’avons pas de données pour appuyer cette affirmation, mais ça fait partie de l’ensemble de nos hypothèses pour expliquer l’augmentation des cas de surdoses.

On observait une légère augmentation depuis le mois d’avril, mais ce qui nous inquiète c’est que ça s’est accéléré depuis le début du mois d’août. 

On est en action, on a envoyé des appels à la vigilance à nos cliniciens, aux médecins de la région, aux ambulanciers et aux travailleurs communautaires pour les sensibiliser au phénomène et être davantage vigilants. Il faut aussi rappeler les messages de prévention aux personnes concernées.

Q Quelles sont les substances qui vous inquiètent le plus?

R Les gens sur le terrain, autant les policiers que les intervenants communautaires, nous ont manifesté que leur clientèle percevait des effets plus forts dans le GHB qu’à l’habitude. Ce sont des informations que l’on prend toujours au sérieux. 

Il y a une augmentation générale des surdoses, dans plusieurs secteurs de la ville et avec plusieurs substances concernées, mais celle qui est le plus marqué c’est vraiment le GHB. Si on regarde les cas de surdoses non mortelles depuis le début du mois d’août, plus de la moitié concerne des gens qui en ont consommé.

On a produit un feuillet de sensibilisation à cet effet que l’on a distribué tout récemment. Nous avons aussi donné du matériel à doser, car on sait que dans le cas du GHB, quelques gouttes de trop peuvent faire toute la différence et amener à une surdose. C’est vraiment important d’être vigilant.

Le GHB est un dépresseur, ça va amener un ralentissement au niveau du système nerveux et au niveau de la respiration, donc quand on le mélange avec des substances similaires, dont l’alcool ou les opioïdes, cela a des effets qui s’additionnent et c’est dangereux. Il faut éviter de mélanger les substances, surtout avec d’autres dépresseurs. 

On a aussi augmenté le nombre de point de distribution de naloxone, qui n’est pas un antidote directement au GHB, plutôt aux opioïdes, mais on pense que c’est important de continuer nos efforts de ce côté-là. 

Q Quels conseils donnez-vous aux usagers?

R Lors des années précédentes, on a observé que pendant les périodes de chaleurs de l’été les surdoses augmentaient de façon marquée, ce qui concorde avec l’été très chaud que l’on vient de connaître. Ça fait partie des messages de prévention à répéter : il est important de bien s’hydrater, particulièrement en vague de chaleur. Pour les consommateurs de drogues, on sait que consommer en étant déshydrater peut mettre davantage à risques. 

Il faut également éviter de consommer seul le plus possible. Si on consomme en groupe, il faut ne pas tous consommer en même temps pour qu’on puisse être capable d’intervenir si jamais il y a des complications pour l’un des membres du groupe. 

Comme on le voit avec le GHB en ce moment, il faut éviter de consommer plusieurs substances en même temps pour être moins à risques.

Il est aussi important d’avoir de la naloxone sur soi et savoir comment l’utiliser. Surtout ne pas hésiter à appeler le 911 si jamais il se passe quoique ce soit.