Québec en mai 68: hippies, yéyé et cerveaux électroniques

En mai 1968, la planète semble en ébullition. L’ordre mondial vacille. À New York, à Milan et à Buenos Aires, les étudiants affrontent la police. La France est au bord de la révolution. La petite Tchécoslovaquie défie l’Union soviétique. La Chine est terrorisée par les gardes rouges de Mao Tsé-Toung. Sans parler de la guerre qui fait rage au Vietnam. Pendant ce temps, que se passe-t-il à Québec? Pour le savoir, Le Soleil vous amène visiter la ville en ce mois de mai pas comme les autres. Un voyage au cœur d’une capitale inquiète, tiraillée entre le nouveau et l’ancien. Êtes-vous prêts pour le départ?

Au printemps 1968, un spectre hante la ville de Québec. Celui d’une «invasion» hippie. Les policiers sont sur les dents. Ils craignent que des milliers de jeunes chevelus déferlent sur les vieux quartiers, au cours de l’été. Le nouveau commissaire de police, J.-Alphonse Matte, imagine déjà une ville transformée en «hippieland». Il a même donné l’ordre d’empêcher les jeunes de s’étendre sur l’herbe, près de la terrasse Dufferin. 

Selon Le Soleil, quelques hippies font déjà l’objet d’une surveillance de tous les instants. On craint même qu’ils fument de… la marijuana. Nom d’une Bobinette! dirait la marionnette la plus célèbre de la télévision. À titre préventif, les policiers interdisent les attroupements auprès d’un joueur de guitare. N’essayez surtout pas de leur dire que la musique adoucit les mœurs.

«Québec a commencé à être envahie par les hippies et la police les a à l’œil. Ici on voit un groupe pendant un moment de détente.» peut-on lire sur la une du Soleil du 15 mai 1968.

Pendant que les autorités font la chasse aux hippies, la ville connaît des semaines mouvementées. Des grèves paralysent le transport en commun et l’usine de tabac de la Rock City, au centre-ville. Les postiers s’apprêtent à quitter le travail. Le 24 mai, une bombe explose devant le consulat américain, dans le Vieux-Québec, sans faire de victime.

Même les juges se révoltent. Au Palais de justice, un magistrat explique qu’il en a ras-le-bol de se pencher sur des «enfantillages». Il cite le cas d’une «ménagère» accusée d’avoir volé une lingette d’une valeur de… 35 cents. Le juge l’a condamnée à 25 cents d’amende ou à 10 minutes de prison, qui pourront être purgées dans une salle, juste à côté.

Le 16 mai, on vous conseille de faire un tour du côté de l’Assemblée nationale [1], qui devient le théâtre d’une manif inusitée. La majorité des journalistes et plusieurs députés quittent les lieux pour protester contre la «stérilité» des débats. Un rapport interne parle de «bibelots» et de «comédie», en visant le cérémonial qui entoure les activités de l’Assemblée. 

Quand les échanges tournent au vinaigre, le député libéral, Yves Michaud, n’a pas son pareil. Un jour, il pourfend le ministre des Affaires municipales, Robert Lussier. «M. le président, quand le ministre […] prononce le mot “CONnétable”, il devrait s’arrêter à la première syllabe,» déclare-t-il.

Devant les protestations du ministre, le député Michaud en rajoute : «Cela fait de vous un CONvaincu». [2]

Des camps pour les plus de 35 ans

C’est entendu. En mai 68, la colère n’empêche pas une douce euphorie. Le Canadien remporte sa huitième Coupe Stanley en 13 ans. La médecine réussit les premières greffes du cœur. Le CN rêve d’un train à haute vitesse, sur coussin d’air, entre Montréal et Toronto. Le père du programme spatial américain, Wernher Von Braun, prédit la création prochaine de bases sur la Lune. Des programmes de musique yé-yé sont même diffusés sur Radio-Vatican!

Difficile à croire, mais l’optimisme finit par gagner le champ de bataille constitutionnel. Le principal lieutenant du Parti conservateur au Québec, Marcel Faribault, soutient que la réforme de la constitution canadienne pourrait être réalisée «d’ici la fin de l’année». En attendant, un sondage accorde 30 % des suffrages au Mouvement Souveraineté-association (MSA), fondé six mois plus tôt. Son chef, un certain René Lévesque, se donne 10 ans pour réaliser l’indépendance du Québec. Quinze au maximum.

À Québec, la moitié de la population a moins de 30 ans. La «culture jeune» triomphe. Des aventuriers préparent «un grand événement artistique estival», qui deviendra le Festival d’été. À la fin du mois, le film Les troupes de la colère arrive en salle. Il raconte comment un chanteur rock devient président des États-Unis, après que l’âge du droit de vote ait été abaissé à 14 ans. Sitôt élu, il enferme les citoyens de plus de 35 ans dans des camps de concentration, pour les obliger à prendre du LSD. 

Dans la tourmente, le gouvernement du Québec essaye d’avoir l’air «dans le vent». Il annonce fièrement qu’il vient d’entrer dans l’ère informatique, qu’on surnomme alors «la civilisation des cerveaux électroniques». À preuve, tous les ministères ont désormais accès à… un ordinateur!

Patience. Au même moment, quelque part en Californie, un chercheur achève la mise au point d’un curieux objet en bois, qui permettra de déplacer un curseur sur un écran d’ordinateur. La souris informatique va bientôt naître.

Louise Forestier, Yvon Deschamps, Mouffe et Robert Charlebois présentent «L’Ostidcho»
En mai 1968, la onzième saison de Bobino et Bobinette est presque terminée. L’émission durera jusqu’en 1985.
Les Cyniques donnent un cours de sacre pour «sacrer moins, mais sacrer mieux».

Des «usines à dépression»

«Où va notre monde où tout est permis», se demande le dernier numéro du magasine Reader’s Digest. Les plus conservateurs s’indignent qu’une loi s’apprête à officialiser le divorce. Ils s’offusquent qu’on puisse se moquer de tout, y compris du petit Jésus. À Montréal, le spectacle à la mode s’intitule L’Osstidcho. Pour sa part, le groupe d’humoristes Les Cyniques donne un «cours de sacres», pour «sacrer moins, mais sacrer mieux».

Un peu déboussolés par la vitesse du changement, certains veulent revenir en arrière. La Légion canadienne conseille de rétablir le service militaire. D’autres prédisent le pire. Au Canada anglais, l’écrivain Bruce Powe remporte un certain succès avec le roman futuriste Killing Ground [Terrain de massacre]. Le livre raconte l’éclatement d’une guerre civile au Canada, au début des années 70.

À qui la faute? Le plus souvent, on accuse les «enfants-rois». Ou les parents trop «cool». «Devant les changements profonds qu’a entraîné la réforme de l’éducation au Québec, les parents versent dans le désintéressement ou dans le découragement, écrit Jean-Paul Desbiens, alias le frère Untel. Ils hésitent à assumer pleinement leurs responsabilités […].»

Épuisés, les 73 000 enseignants du Québec menacent de démissionner en bloc. [3] Une longue étude publiée par la revue Le Magister suggère que les écoles sont devenues «des usines à dépression nerveuse». «Ce n’est plus enseignable, peut-on y lire. On a tellement voulu faire de l’enfant le roi et maître de l’école, qu’il l’est devenu.»

Heureusement, la science a la réponse à tout. En effet, une sommité de la psychiatrie vient de déclarer que les films de violence ont un effet «calmant» sur les enfants! 

Vue de la côte du Palais en 1968

Finie la bicyclette

Tout le monde le dira. L’avenir appartient à l’automobile. Dans les rues de Québec, le nombre de bicyclettes est à la baisse. Tellement que certains en tirent des conclusions définitives. «Le temps de la bicyclette est de plus en plus révolu, analyse un cadre de la police. […] Dès qu’ils ont atteint l’âge de 14 ou 18 ans, les jeunes abandonnent le vélo pour le scooter ou une petite voiture.»

Oui, l’automobile est devenue reine. Après tout, l’essence coûte à peine huit cents le litre. [4] Le seul problème, c’est que dès que vous prenez le volant, vous avez l’impression que la région est devenue un immense chantier. Entre Saint-Romuald et Sainte-Foy, les travaux du «deuxième lien», le futur pont Pierre-Laporte [5], sont commencés depuis deux ans. Dans la haute-ville, des dizaines de maisons sont rasées pour faire place au Complexe G et au Grand théâtre. 

«Le chemin le plus court entre deux points est toujours en construction», racontent les farceurs. Normal. On prévoit que la population de la région va atteindre 700 000 personnes en 1980. Un million en l’an 2000. Une société d’ingénieurs-conseils vient d’imaginer la ville de Québec en 1990. On dirait un Manhattan des pauvres, avec ses gratte-ciels et son spaghetti d’autoroutes. [6] 

Le 21 mai, le gouvernement annonce la démolition de tout un pan de la Grande Allée pour construire l’édifice H, alias le «bunker» ou le «calorifère». L’ancien ministre des Affaires culturelles, Pierre Laporte, fait partie des voix qui s’élèvent pour dénoncer un «crime contre la beauté de Québec». 

Peu importe. L’année 1968 s’impose comme celle des grands chantiers. S’il est élu, le chef conservateur, Robert Stanfield, s’engage à construire un tunnel ou une digue pour relier Terre-Neuve et le Labrador. Le détroit de Belle Isle n’a qu’à bien se tenir!

Le pont Frontenac, futur pont Pierre-Laporte, est en construction depuis deux ans. Ici en juillet 1968, sur la rive nord du Saint-Laurent

Le secret pour gagner du poids

«Le monde et les temps changent», chante le français Hughes Aufray. [7] Cela n’empêche pas le voyageur du futur d’éprouver parfois une impression de déjà-vu. Le 1er mai 1968, les députés québécois refusent un débat d’urgence sur les chantiers Davie, menacés de faillite. Dans les hôpitaux, la colère gronde après une réduction du budget de la santé. Le président de l’Association des hôpitaux, André Pothier, affirme que si les coupures sont effectuées, les établissements ne pourront plus fonctionner.

Heureusement, la publicité rappelle que vous êtes bien atterri dans les années 60. Le 6 mai, dans les pages du Soleil, une compagnie propose une méthode infaillible pour… gagner du poids. Ses concepteurs garantissent des gains de 5 , 10 ou 15 livres. «Pourquoi vous sentir malheureuse et négligée parce que vous êtes maigre?» peut-on y lire. [8]

Côté politique, une campagne électorale fédérale vient de commencer. Le nouveau premier ministre, Pierre-Elliot Trudeau, est souvent accueilli par des cris perçants dignes de ceux émis par des porcelets sur le chemin de l’abattoir. La Trudeaumanie bat son plein, même si l’humour macho de Trudeau père fait grincer les dents. 

— Vous voulez qu’on monte à ma chambre? lance-t-il à une jeune fille très émue de le rencontrer.

Hélas. Notre voyage tire à sa fin. Les plus casaniers passeront la soirée devant la télé, pour voir un épisode de Jinny. La série raconte l’improbable flirt entre un astronaute et une femme-génie, qui habite dans une bouteille. Pour les autres, il faut signaler que le chanteur Stéphane donne un spectacle au Coronet, sur le boulevard Charest, le 18 mai. Sa chanson très larmoyante, Quand tu liras cette lettre, fait pleurer dans les chaumières. Elle domine le palmarès, devant Mrs Robinson, de Simon and Garfunkel.

Entre nous, l’humour des Cyniques a mieux vieilli. 

Le 4 mai, ils sont de retour au Palais Montcalm. Ne manquez pas leur imitation du chef créditiste, Réal Caouette. «Le Canada est au bord du précipice, il est de temps de faire un grand pas en avant», affirme le grand homme. Sans oublier son introduction inoubliable : «Avant de parler, j’ai quelque chose à dire». 

Pier Elliot Trudeau est le nouveau premier ministre du Canada et la Trudeaumanie bat son plein.

Notes

  1. L’Assemblée nationale est alors surnommée l’Assemblée législative
  2. Le Soleil, 17 mai 1968.
  3. Au printemps, le monde de l’Éducation est secoué par la colère des enseignants. Au Québec, le mouvement de grève et d’occupation des étudiants aura lieu à l’automne 1968.
  4. Cela équivaut à 0,57 $ le litre, en dollar de 2018. Mais à l’époque, on dit plutôt 38 cents le gallon. Dans les stations-service, le système métrique ne s’implante qu’à partir de 1979. 
  5. Le nouveau pont doit s’appeler Frontenac. Il prend le nom du ministre du Travail, Pierre Laporte, après l’assassinat de ce dernier par le Front de libération du Québec (FLQ), en 1970.
  6. Plan de circulation et de transport, Région métropolitaine de Québec, Vandry & Jobin, 1968.
  7. La chanson, composée par Bob Dylan, sera reprise par Richard Séguin, en 1993.
  8. Le Soleil, 6 mai 1968, p.7

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COMBIEN ÇA COÛTE EN 1968?

  • 1 $ : une «cigarette» de marijuana 
  • 0,59 $ : une livre de beurre 
  • 0,99 $ : deux douzaines d’oranges 
  • 0,12 $ : une livre de banane
  • 10 millions $ : la franchise des Expos de Montréal
  • 0,08 $ : un litre d’essence
  • 4,29 $ : une cartouche de 200 cigarettes. En mai 2018 : 96,36 $
  • 19,20 $ : un radio transistor AM 
  • 5 $ : un «cube» de LSD
  • 699,95 $ : une télé couleur de 24 pouces [60 centimètres]

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1968 ET 2018 COMPARÉES

Population de la région de Québec

1968 : 420 000

2018 : 812 200

Admissions à l’Université Laval

1968 : 7200

2018 : 36 046 (session d'hiver)

Profits d’Hydro-Québec

1968 : 46,9 millions $ [1967]

2018 : 2,89 milliards $ [2017]

Salaire minimum

1968 : 1,25 $

2018 : 12 $

Nombre d’immigrants admis au Canada

1967 : 222 876

2017 : 300 000

Proportions des femmes sur le marché du travail

1968 : 33,7 %

2018 : 86 %

Nombre de Coupes Stanley remportées par le Canadien de Montréal

Entre 1948 et 1968 : 9

Entre 1998 et 2018 : 0

Salaire d’un joueur vedette de la LNH 

Bobby Orr 1968 : 35 000 $

P.K. Subban 2018 : 11 millions $

Sources : Statistique Canada, Institut de la statistique du Québec, Le Soleil