Malgré les appréhensions de membres de la communauté musulmane, la police estime qu’une surveillance permanente n’est plus nécessaire.

Prière du vendredi à la Grande Mosquée

GRAND DOSSIER / Un an après le choc de la tuerie du 29 janvier à la Grande Mosquée de Québec, qu'est-ce qui a changé? Résultat des observations et des réponses recueillies par notre chroniqueur.

L’angélus de midi. Depuis l’incendie de la vieille église, il n’y a plus de cloche à Notre-Dame-de-Foy, mais l’enregistrement diffusé au parc de la Visitation est si réaliste qu’on pourrait y croire.

La cloche des catholiques n’a plus beaucoup d’écho, mais elle coïncide avec l’heure du premier appel (Azhan) à la prière du vendredi à la Grande Mosquée, coin route de l’Église et chemin Sainte-Foy. 

Des enfants viennent de sortir de l’école voisine et remontent la rue sous la pluie du redoux de la mi-janvier. 

Le stationnement de la mosquée est à cette heure encore presque désert, mais on voit approcher les premiers fidèles. 

La plupart arrivent seuls, en voiture ou à pied. Quelques couples, quelques femmes, un ou deux enfants, mais une immense majorité d’hommes, de tous âges et origines. 

Lorsque le petit stationnement de la mosquée sera rempli, ils trouveront une place dans les rues voisines, dans le stationnement de l’église catholique derrière le vieux cimetière et dans la cour de conciergeries voisines. 

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Le rythme s’accélère à mesure qu’approche 13h, moment du second appel (Ikama) où les fidèles seront invités à se lever et à s’aligner pour la prière. 

Les derniers retardataires arrivent en courant après s’être garés en double ou en triple dans la cour de la mosquée et de la conciergerie la plus proche. Au diable les vétilles à l’heure où Dieu appelle.  

Je m’étonne qu’autant de personnes (quelques centaines) puissent trouver place dans le local modeste de l’ancienne caisse populaire. 

En arrivant, j’étais allé m’identifier à la porte pour assister à la prière. Il aurait fallu «prendre des arrangements avant» et en parler au conseil d’administration, m’a-t-on expliqué avec bienveillance. Je n’ai pas insisté.

J’ai donc marché, une heure durant, autour de la mosquée et dans les rues voisines. J’ai dû passer et repasser dix fois dans le champ des caméras de sécurité. Personne n’a semblé s’en inquiéter. 

Je n’ai pas vu de patrouille ni remarqué de surveillance policière. 

Malgré les appréhensions de membres de la communauté musulmane, la police estime qu’une surveillance permanente n’est plus nécessaire.

Les voisins sont devenus familiers avec l’affluence de ces vendredis midi.



Avant, on sentait cette liberté d’entrer et de sortir; maintenant, on se sent comme des oiseaux en cage
Boufeldjah Benabdallah, fondateur du Centre culturel islamique

L'histoire de Louise

Louise Bergeron habite depuis 13 ans à l’étage d’un immeuble voisin. Elle n’y trouve rien de dérangeant ou d’inquiétant. Elle trouvait même «de valeur» de voir parfois les agents de la Ville profiter de la prière pour coller des contraventions.

Avant la mosquée, elle ne savait rien de la religion musulmane et continue de s’étonner de voir des «enfants avec le voile». 

Ça ne l’a pas empêché de ressentir beaucoup de «compassion» au lendemain de la tuerie. Elle en a eu aussi pour les parents du tueur. 

Des choses ont changé depuis, a-t-elle remarqué. Les fidèles qui passent devant son balcon. «On se regarde et on se sourit». Plus qu’avant.

Elle dit se sentir «en sécurité grâce à eux», avec la lumière qui reste allumée toute la nuit durant dans la cour de la mosquée. 

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Une autre résidente du voisinage écoutait la télé le soir du 29 janvier 2017. Elle a entendu du bruit dehors, des «bings». A cru à des jeunes qui s’énervaient, en route pour le Carnaval.

C’est une parente qui l’a prévenue au téléphone. Une tuerie à la mosquée. 

Accourue à la fenêtre, elle voit des ambulances et en ouvrant la porte, trois policiers qui remontent la rue l’arme au poing. 

«La peur m’a pris. Est-ce dangereux pour moi? Faut-il que je sorte d’ici?» On la rassure. Restez dans la maison.

«Les musulmans, je ne les connaissais pas tellement», dit-elle. Elle dit ne pas se sentir «en parfaite sécurité à côté d’eux. Pas à cause d’eux. À cause de mes préjugés».

Elle se dit «dérangée» par la situation des femmes. «Les femmes voilées, j’aime pas ça», dit-elle. 

«Quand je vois les petites de onze-douze ans qui arrivent le samedi pour le catéchisme, qui jouent dans la cour et sont toutes embarrassées par ça…»

Et «ces hommes-là… Au début, ils ne me regardaient pas, ne me saluaient pas, comme si j’étais un vulgaire petit pou». 

Depuis la tuerie, «ça a changé beaucoup», perçoit-elle. Ce «monsieur» par exemple. Un «homme d’un certain âge», qui passe devant sa galerie pour aller à la mosquée. «Il me dit bonjour. Il ne faisait pas ça avant».

«Dire “bonjour madame”, ça fait partie du vivre ensemble» plaide-t-elle. «J’aimerais ça leur parler davantage. J’aimerais ça enlever mes préjugés […] Il y a un tas de choses de leur vie qui me questionne». 

Solidarité

Des gens viennent encore déposer des fleurs et des cartes à la porte de la mosquée. Mais depuis la tuerie, la peur a fait baisser la fréquentation régulière aux prières de la semaine. 

Le grand rassemblement du 30 janvier 2017, devant la Grande Mosquée et le parc de la Visitation

Seule l’affluence du vendredi s’est maintenue. «C’est toujours plein. Les gens sentent que la masse est là», perçoit Boufeldjah Benabdallah, fondateur du Centre culturel islamique et membre actif de la communauté. Être dans la foule accroît peut-être le sentiment de sécurité, mais il suffit parfois de peu pour que tout bascule. 

Un bruit brusque de zipper pendant la prière. Un retardataire qui se glisse dans la salle. Le cœur se met à battre. La peur sourd. 

«Tu sais pas s’il y a quelqu’un qui va sortir un gun et tuer des gens», décrit Rachid Raffa, ex-président du Centre culturel islamique. 

 «Souvent, ça arrive au moment où on s’y attend le moins», rappelle Adoul Echraf Ouedrago, qui fréquente la mosquée.

Moins de surveillance

La surveillance policière, importante au lendemain de la tuerie, s’est depuis relâchée. 

Dominic Gaudreau, capitaine à la police de Québec, explique qu’on n’a «pas les moyens» de maintenir une présence permanente comme dans les jours qui ont suivi la tuerie.

«Ils oublient que les gens sont terrorisés», s’indigne Rachid Raffa. «Les menaces et les actes continuent. On n’arrête personne». 

«Les gens qui ont été victimes ont souvent de très grandes attentes», rappelle M. Gaudreau.

À l’évidence, la tuerie du 29 janvier 2017 n’était «pas un drame solitaire». 

Il y a eu la tête de porc (juin 2016), les excréments (juin 2017) et le Coran déchiqueté (juillet 2017) déposés à la porte ; puis l’incendie de la voiture du président du Centre culturel islamique (août 2017).

Et tous ces messages haineux comme celui retrouvé à la mosquée lors du débat sur le cimetière musulman, accompagné d’une image de porcherie : «C’est ici qu’on devrait vous enterrer». 

Ou celui-ci sur Facebook, signalé il y a quelques semaines au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence. 

Un doigt d’honneur avec ces mots : «Les musulmans vont commencer l’année (2018) comme ils ont commencé l’an dernier. Je vais m’en occuper». Ces menaces directes sont rapportées à la police.

Le Centre culturel islamique va resserrer les mesures de sécurité mises en place l’an dernier, rapporte M. Benabdallah. C’est la «même réalité» dans les autres mosquées de Québec.

Attablé au café-pâtisserie libanais ouvert il y a trois mois en face de la Grande Mosquée, il s’attriste de cette «américanisation de la sécurité» qu’il trouve «très très néfaste». «On n’avait pas cette crainte avant». 

«Avant, on sentait cette liberté d’entrer et de sortir; maintenant, on se sent comme des oiseaux en cage. On ferme toutes les portes ; on met des écrans; on met des caméras», décrit-il. 

Il n’aurait jamais cru, dans un «pays de liberté et de grandeur», un pays «sans ghetto» où les gens se sentent «libres de vaquer à leurs besoins, libres d’aller ou pas à l’église ou à la mosquée ou à un temple bouddhiste». 

Il a l’impression d’avoir été forcé de renoncer à une partie de cette liberté «à cause d’une minorité qui n’aime pas les autres». 

Ce qui a changé ? 

II pleuvait toujours vers 13h05 lorsque les fidèles ont commencé à sortir. Un petit crachin. Rien pour empêcher de s’attarder sur le perron de la mosquée. 

Tous ont été polis, mais j’ai senti une réticence à parler.  

Ce qui a changé depuis l’attentat? Très peu, perçoivent-ils. Beaucoup d’empathie au début, puis le naturel est revenu. Celui des médias. Celui des politiciens. Et puis cette peur qui s’est installée. 

Les plus optimistes seront deux étudiantes, l’une au cégep, l’autre à l’université, que je retrouve à la porte réservée aux femmes. La plus jeune attend son frère pour rentrer à la maison. 

Au-delà de la compassion, elles ont perçu que davantage de gens «cherchent à savoir et comprendre l’Islam».  

Abdoul Echarf Ouedrago, père de cinq jeunes enfants, n’était pas à la mosquée ce vendredi-là. Je le retrouve quelques jours plus tard à son retour de voyage.

Il raconte que chaque fois qu’il va la mosquée, il y sent une «fébrilité à fleur de peau». À la porte, il voit «les gens aux aguets» qui se regardent. 

Il hésitait à amener ses fils à la mosquée avant la tuerie. Pressentait qu’il finirait par arriver quelque chose. Ces jours-là, il cherchait une place derrière des colonnes pour être à l’abri de la vue depuis la porte d’entrée.

Le doute est toujours là, il va sans dire. Amener ou pas ses fils à la mosquée?

Il s’y risque parfois et d’autres jours, y renonce, sans autre raison, dit-il, que «l’intuition du moment». C’est «comme jouer à la loto».

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59 VICTIMES INDEMNISÉES

Près d’une centaine de personnes (95) ont demandé à recevoir des prestations pour les victimes d’un acte criminel à la suite de la tuerie. 

L’IVAC (Indemnisation des victimes d’actes criminels) a accepté 59 de ces demandes, dont toutes celles provenant de personnes qui étaient dans la mosquée au moment de la fusillade.

En 2017, l’IVAC a ainsi versé 634 696 $ en indemnités et remboursements de frais à des victimes et à leurs proches.

Ont été considérées comme victimes : les personnes présentes dans la mosquée; celles qui étaient à l’extérieur avant l’arrivée des policiers et qui ont vu le tireur, entendu la fusillade ou ont été en présence d’une personne blessée ou décédée.

L’IVAC rapporte avoir rencontré toutes les personnes dont la demande a été refusée pour leur expliquer les motifs du refus.

Il n’est pas possible de quantifier les montants qui restent à verser. Ceux-ci dépendront du moment de la guérison complète ou le cas échéant, du niveau des limitations physiques permanentes.

Discrètes depuis l’attentat, des victimes et familles des défunts  ont convenu prendre la parole samedi dans le cadre des activités de commémoration. 

Depuis l’attentat, le bureau du député fédéral Joël Lightbound est venu en aide à plusieurs de ces familles pour faciliter l’obtention de visas de visiteurs pour des proches qui voulaient assister aux funérailles.