Où ont-ils pêché ces noms d'enquêtes?

Plusieurs bombent le torse. Certains jouent les poètes. D’autres pèchent par excès d’originalité. Les noms des enquêtes policières vous intriguent? Nous aussi.

Mâchurer, Baladeur, Condor, Clemenza, SharQc, Printemps 2001. Certains noms d’enquête majeures marquent l’imaginaire. D’autant plus qu’ils seront répétés durant des années dans les médias et à la cour. 

Les différents corps policiers le savent et prennent de plus en plus de précaution avant de baptiser un projet d’enquête.

Les enquêteurs ont déjà été plutôt libres de choisir le nom qui leur plaisait. Il y a 15 ans, à Québec, les enquêteurs qui traquaient un réseau de prostitution juvénile cherchaient un petit animal hideux pour le représenter. Ils ont trouvé «scorpion».

Ce n’est plus si simple. Au Service de police de la Ville de Québec (SPVQ), c’est l’unité des renseignements criminels qui détermine annuellement une lettre commune à tous les projet d’enquête, homicides, vols, trafics de drogue, etc.

Les agents de renseignements criminels vont ensuite extirper du dictionnaire une liste de mots commençant par cette lettre. Puis, l’opération tamisage débute, explique Mélissa Cliche, porte-parole du SPVQ. «On cherche un nom très, très neutre qui ne donne aucun indice et qui n’a pas de lien avec le sujet de l’enquête ou le nom des suspects», détaille Mélissa Cliche. 

Ne vous surprenez donc pas de voir des noms de projet qui ne veulent pas dire grand-chose comme Bouquin, Presto, Taxi, Morse, Hélium ou... Garrocher.

Parfois, les enquêteurs réussissent à retenir un nom qui collera un peu au sujet.

L’imposante enquête qui avait mené à l’arrestation d’Alain Perreault pour le meurtre de Lyne Massicotte portait le nom de Fauche. Celle qui a permis l’arrestation de Victor Poirier, coupable de l’homicide involontaire de Chantal Demers, était nommée Effroi. Une enquête sur un bébé secoué s’est appelé Incubé. 

Comme les ouragans

À la Sûreté du Québec, on baptise les projets d’enquête comme les météorologues nomment les ouragans; avec le bon vieil ordre alphabétique.

Les projets d’enquête amorcés au milieu des années 2000 se sont mis à commencer par la lettre A. La première lettre du nom changeait grosso modo à chaque année. Les plus récents projets sont ceux commençant par la lettre O, comme le Opuscule (un mot signifiant «petit roman»), qui a déraciné un réseau de producteurs de cannabis en Beauce, au début décembre. 

Les enquêteurs ont déjà eu le choix entre deux ou trois noms pour leur projet. Maintenant, ils se font assigner un nom par le service du renseignement criminel au quartier-général de Montréal et n’ont plus qu’à l’adopter. 

Parfois, le sort leur sourira avec un Intraitable, Nocif, Foudre, Despote ou Samouraï. D’autres fois, ils vont essuyer les moqueries des collègues avec un Noisette, Jongleur, Diablotin, Bombarde ou... Macramé. Ce dernier nom a (vraiment) été utilisé en 2014 pour un projet contre des trafiquants de drogue de Victoriaville.

La Sûreté du Québec indique que les noms sont donnés de manière aléatoire et qu’il ne faut pas chercher plus loin.

Le hasard fait parfois vraiment bien les choses... Un récent projet d’enquête sur le déversement de substances toxiques par une organisation criminelle dans une rivière des Laurentides porte le nom de Naphtalène, un hydrocarbure aussi appelé «camphre de goudron».

Et à Québec, un projet sur des entreprises de jardinage soupçonnées d’aider à la production de cannabis a pris le nom de Moisson.

La toute jeune Unité permanente anticorruption, née en 2011, utilise exactement la même méthode que la Sûreté du Québec pour nommer ses projets comme Fronde sur les compteurs d’eau à Montréal, Décorum, sur des soupçons d’abus de confiance et de fraude dans l’arrondissement d’Outremont ou Gravier pour les allégations de Fraude à Mascouche.

C comme dans Québec

La Gendarmerie royale du Canada (GRC) a attribué une lettre à chacune de ses divisions. C pour le Québec, A pour Ottawa, O pour le reste de l’Ontario, E pour la Colombie-Britannique, etc.

Ainsi, l’enquête sur les frasques des sénateurs Patrick Brazeau et Mike Duffy, menée à partir de la capitale fédérale, s’appelait Amble. Au Québec, la GRC a mené les projets d’enquête Combative, pour démanteler un réseau de traite de jeunes Roumaines exploitées dans des salons de massage, et Cynique, contre des importateurs de cocaïne. L’un des plus marquants aura aussi été Calvette, en 2004, qui a permis l’arrestation d’une vingtaine de trafiquants de drogue dont le chef du Gang de l’ouest, Raymond Desfossés.

L’attribution des noms se fait à Ottawa. «Les enquêteurs font leur demande et on leur attribue un nom dans une liste pré-établie, explique le gendarme Éric Gasse. Il peut y avoir un lien subtil avec le sujet de l’enquête, mais ce ne serait pas tactique de donner un nom qui avertirait les sujets qu’on enquête.»

Quatre points cardinaux

Le territoire du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) est divisé en quatre zones géographiques; nord, sud, est, ouest. On a donc choisi de nommer les projets d’enquête en utilisant la première lettre de chacun des points cardinaux.

«En réunion, on se cherche un nom qui va bien au projet, explique l’inspecteur André Durocher. Ça peut arriver qu’il y ait un lien avec le sujet de l’enquête, mais on ne le cherche pas à tout prix.»

Entre 2008 et 2011, le SPVM a mis en branle les projets Éclabousser, Eraser, Éclaircie et Enragé, tous dans la lutte aux trafiquants de drogue.

Tout récemment, le projet Escouade a fait jaser en raison des mandats de surveillance des registres téléphoniques de journalistes.

Lorsque des unités spéciales comme celle sur la lutte au crime organisé enquêtent, les projets commencent par un A comme dans «anti-gang». On a ainsi vu les projets Alchimie (trafic de Fentanyl), Abri (importation cocaïne) et Arcane (incendies criminels dans les cafés italiens). 

Pour compliquer un peu les choses, lorsque l’enquête part de l’unité des crimes majeurs, les noms commencent par un «M» et si c’est l’unité des produits de la criminalité, un «P». Vous suivez toujours?

Fisc original

Les enquêteurs de Revenu Québec font assurément un travail sérieux. Ce qui ne les empêche pas, à l’occasion, de faire preuve d’originalité en nommant leurs enquêtes.

En 2015, Revenu Québec avait ciblé des garderies qui émettaient des faux reçus afin de permettre à des parents de réclamer des crédits d’impôt. Ce projet a porté le nom de... Bambino.

L’enquête sur la présumée fraude fiscale dans le domaine de la construction visant Tony Accurso et ses compagnies avait été nommé encore plus directement. Elle portait le nom de «Touch», en l’honneur du yatch de l’homme d’affaires.

Attention aux noms de cies

Les corps policiers partagent tous la même obsession avant de nommer un projet; éviter d’utiliser sans le savoir un mot qui est une raison sociale de compagnie.

Car les entreprises peuvent être assez chatouilleuses... 

La compagnie BMW n’avait semble-t-il pas tout apprécié, et l’avait fait savoir par ses avocats, que la Sûreté du Québec ait nommé une de ses enquêtes BMW, en 2003. 

L’enquête n’avait rien à voir avec le monde automobile. Les lettres BMW visaient les trois têtes dirigeantes d’un réseau de trafiquants affiliés aux motards criminels.

Tous au SARC

Tous les corps de police acheminent leurs noms de projets d’enquête au Service automatisé de renseignements criminels (SARC), installé à la Sûreté du Québec à Montréal. Des agents peuvent ainsi s’assurer que le nom n’a pas déjà été attribué par le passé ou n’est pas actuellement utilisé par un autre service policier. 

Le leader décide

Lorsque plusieurs corps de police enquêtent conjointement, qui décident du nom? Celui qui prend le leadership de l’enquête. 

Dans certaines enquêtes stratégiques, on constate qu’aucun corps de police n’a voulu céder le terrain. L’enquête sur les dépenses frauduleuses de l’ex-lieutenante-gouverneure Lise Thibault s’est appelée Claudia (GRC) et Doyen (SQ) jusqu’au procès.