Orchestres et jeux vidéo: la nouvelle alliance

Trois concerts de musique de jeux vidéo s’amènent à Québec au cours des prochaines semaines. Un orchestre de chambre de Chicago propose d’écouter du Final Fantasy en version intimiste, l’Orchestre de jeux vidéo de Montréal présente le Concert Mario, alors que le spectacle à grand déploiement Video Games Live de Tommy Tallarico s’arrête pour la première fois dans la capitale. Assistons-nous à l’éveil d’un nouveau type de mélomanes? Le Soleil s’est penché sur le phénomène.

Mathieu Denis a toujours adoré Zelda. La saga phare de Nintendo, qui rallie des millions de joueurs depuis les années 80 et qui continue d’évoluer sur les nouvelles consoles, est un morceau de son enfance. Lorsque The Legend of Zelda — Symphony of the Goddesses s’est arrêté au Grand théâtre de Québec l’an dernier, il en a profité pour transformer la soirée en sortie de couple.

«J’ai été étonné, c’était plein. Les gens étaient costumés comme dans un Comiccon. Moi, j’arrivais là tout propre et bien habillé pour aller à un concert classique», raconte le jeune trentenaire. En cet «uncasual Friday» chez Beenox, où il fait partie de l’équipe audio depuis deux ans, la plupart des employés arborent des tenues de ville et lui-même a enfilé un veston par-dessus ses tatouages. Facile, en le regardant, d’imaginer la scène.

Lorsqu’il se remémore le concert (ou son travail, voir autre texte), Mathieu Denis déborde d’enthousiasme. «Devant un film, on regarde, mais dans un jeu, on incarne le héros et la musique est un prolongement de ses émotions. On est comme soudé avec lui. Un moment donné, pendant le concert, j’ai eu les yeux pleins d’eau. Ma blonde m’a dit : “Ben voyons, tu pleures?” Mais il y avait plein de gars autour de moi qui vivaient la même chose», raconte-t-il.

Pourtant, les musiques de jeux vidéo, même celles en 8 bits où s’alignent les bip! bip!, font partie de sa bibliothèque musicale —, ce qui ne manque pas de susciter des réactions intriguées lorsqu’il a de la visite, mais il ne fond pas en larmes au milieu de son salon. «Avant, je tripais juste sur le rock, et avec [le concert de Zelda] j’ai pu comprendre l’intérêt d’écouter un orchestre, en direct dans une salle. C’est envoûtant, on se sent enveloppé», note-t-il.

Intégré dans la culture

Même si les concerts de musique de jeux vidéo semblent encore inusités aux yeux de bien des gens, les trois ensembles qui s’arrêteront dans la capitale au cours des prochaines semaines roulent leur bosse depuis un certain temps. Video Games Live a été créé en 2002, Arnie Roth dirige la musique de Final Fantasy depuis 2005 et l’Orchestre de jeux vidéo (OJV) de Montréal célèbre ses 10 ans cette année.

Les salles de Québec n’accueillent toutefois ce type de spectacles (toujours en location et jamais officiellement dans les programmations) que depuis deux ou trois ans. Chaque fois, les billets s’envolent rapidement. Il ne reste qu’une cinquantaine de billets sur les 900 quelque places disponibles au Palais Montcalm pour l’OJV. Plus du trois quarts des places pour A New World, intimate music from Final Fantasy, ont déjà trouvé preneurs et Tommy Tallarico n’est nullement inquiet de remplir le Grand théâtre le 11 avril pour Video Games Live. Chaque production entretient à sa manière l’enthousiasme d’un public déjà gagné et féru de musique de jeux.

«Les jeux vidéo font maintenant partie de la culture. Les parents qui ont grandi avec ça jouent maintenant avec leurs enfants. Aller voir un concert de musique de jeux vidéo, ce n’est pas différent d’aller voir un concert d’Arcade Fire», plaide toutefois François Taddei, qui donne le cours Découverte de l’univers des jeux vidéo au cégep Limoilou. «Je fais des quiz musicaux et je suis étonné de voir à quel point les jeunes reconnaissent facilement les jeux, seulement après avoir entendu quelques notes.»

Public réactif

Qui compose le public des concerts? «En grande majorité des fans de jeux vidéos, mais aussi des gens qui ne s’y connaissent pas. Ce sont des gens qui viennent vivre une expérience, donc on s’adresse beaucoup à eux pendant le concert et on essaie de les faire réagir», répond Sébastien Wall-Lacelle, de l’OJV. Parfois, au rappel, des spectateurs chanceux ont aussi l’occasion de jouer des parties en direct, pendant que l’orchestre interprète la musique du jeu.

Tommy Tallarico, concepteur et animateur de Video Games Live, élabore les programmes en fonction des suggestions des spectateurs qui s’expriment sur la page Facebook du concert ou qui s’inscrivent à sa liste d’envoi, en y ajoutant quelques segments incontournables et des surprises. 

Avec ses 1800 places, la salle Louis-Fréchette paraîtra très intime pour la production à grand déploiement avec écrans, personnages costumés, rock band et orchestre, dont la taille varie selon le lieu. Il y aura une soixantaine de musiciens (soit la taille de l’OSQ) à Québec, alors qu’il y en avait 280 pour les deux représentations de Video Games Live au Stade national de Pékin, qui a accueilli la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques en 2008 et qui compte 80 000 places. Petit scoop, le chanteur du thème de Pokémon, Jason Paige, sera sur scène à Québec.

Le chef Arnie Roth a lui aussi dirigé des concerts de Distant Worlds : Music of Final Fantasy devant des dizaines de milliers de personnes, dans des stades. Issu du milieu de la musique classique, le chef cherchait une manière d’aller chercher un nouveau public lorsqu’un ami a attiré son attention sur les concerts de musique de jeux.

«Mes premiers concerts m’ont fait comprendre que les fans de Final Fantasy sont des mélomanes, raconte-t-il. Ils sont très silencieux, complètement attentifs pendant les pièces, mais entre les morceaux, c’est l’ovation, les cris, le délire. C’est très valorisant pour les musiciens et pour moi! Je n’ai jamais vu un public comme ça. Que ce soit à Singapour, Sydney, New York ou Québec, c’est la même réaction, aux mêmes endroits. C’est vraiment un phénomène mondial, une gigantesque famille de fans.»

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Tommy Tallarico anime et joue de la guitare électrique dans toutes ses représentations

Video Games Live : «Un opéra de notre temps»

Gamin, Tommy Tallarico s’amusait à enregistrer ses bruits préférés à l’arcade pour accompagner ses concerts improvisés devant les voisins. En 2002, en parallèle d’une carrière dans l’industrie du jeu vidéo en Californie, il lance Video Games Live, une version adulte de ses jeux d’enfants. «Ça fait 30 ans que je compose de la musique de jeux vidéo. Avec Video Games Live, je voulais montrer au monde à quel point ce genre musical est devenu riche et significatif dans la culture actuelle. Je voulais aussi amener la jeune génération à apprécier les arts et la musique symphonique», résume le mordu, qui anime et joue de la guitare électrique dans toutes les représentations.

Selon lui, le succès de la musique de jeux vidéo repose, oui, sur le lien émotif qu’éprouvent les joueurs avec le jeu, mais aussi sur la force des mélodies. «Dans les années 80, puisqu’on n’avait que quatre pistes, on tentait de créer de bonnes mélodies qu’on pourrait écouter en boucle très longtemps. Il y a beaucoup de mauvaises musiques de jeux que l’histoire n’a pas retenues!» note le compositeur. «Maintenant qu’il n’y a plus de limites, il ne faut pas oublier ça et il faut continuer d’aller s’asseoir au piano.»

En spectacle, toutefois, c’est une tout autre histoire... Écrans, laser, ballons et personnages costumés se disputent l’attention du public. «Ça fait déjà quelques siècles que l’opéra a ajouté une histoire, des personnages et des costumes à la musique orchestrale. Moi j’ai voulu ajouter les éléments qui plaisent aux générations actuelles, qui ont grandi avec MTV, les concerts rock, les ordinateurs, l’interactivité, pour créer un opéra du XXe siècle», plaide M. Tallarico. 

L’engouement qu’il suscite depuis 16 ans sur cinq continents — et un record Guinness — lui donne raison. «Dites-moi à quel autre moment dans l’histoire des millions de jeunes ont fait la file pour aller voir un orchestre? Si Beethoven vivait maintenant, il serait compositeur de musique de jeux vidéos et utiliserait des écrans dans ses concerts», affirme-t-il, rappelant que Tchaïkovski faisait tirer des canons sur scène.

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A New World : intimate Music of Final Fantasy : Réunir deux mondes

Même si Arnie Roth a téléchargé Final Fantasy 7 sur son téléphone, le chef d’orchestre est bien loin d’avoir l’agilité de ses admirateurs lorsqu’il joue à ce jeu vidéo. «Je ne suis pas bon et c’est terrible pour le métier que je fais, parce que pour avoir accès à de nouvelles musiques, il faut passer des niveaux. C’est beaucoup plus efficace pour moi de travailler directement avec les compositeurs», blague-t-il.

Heureusement, il travaille en étroite collaboration avec Nobuo Uematsu, le compositeur de la musique originale de Final Fantasy, depuis plus de 10 ans et peut compter sur un répertoire qui ne cesse de s’enrichir de nouvelles pièces.

Après avoir présenté Distant World : Music from Final Fantasy de par le monde, avec une centaine de musiciens sous un écran diffusant des images du jeu, Arnie Roth, propose depuis 2014 une version «orchestre de chambre» baptisée A New World : Intimate Music from Final Fantasy. Sans écran et sans flafla, avec seulement une poignée de musiciens.

«Nous sommes surpris de voir que beaucoup de fans préfèrent cette version à Distant Worlds, parce qu’ils sont plus près des musiciens et voient mieux comment les instruments sont utilisés. Le but est de présenter la musique de la manière dont les fans l’entendent lorsqu’ils jouent», explique M. Roth.

Avec le temps, le chef en est venu à penser que les férus de Final Fantasy étaient les plus mélomanes des gamers. «Chaque personnage, chaque bataille, chaque mission, chaque histoire d’amour a une mélodie complètement différente. Il y a une structure musicale très classique», explique-t-il.

Quant à savoir si, comme l’espèrent certains programmateurs, les concerts de musique de jeux vidéo amènent de nouveaux spectateurs aux concerts classiques, le chef répond : «C’est le Saint-Graal. On essaie de mettre des artistes pop avec des orchestres, des films accompagnés par des orchestres, en espérant que ça rallie des spectateurs. Il y a certains de nos fans qui viennent nous rencontrer après les concerts et nous disent qu’ils s’agissaient de leur premier concert symphonique et qu’ils ont hâte de revenir, mais on ne sait pas s’ils le font vraiment.»

Arnie Roth voudrait plutôt que les pièces de musique de jeux vidéos soient intégrées dans les programmes réguliers des orchestres. «Mais je ne vois pas beaucoup d’ouverture de ce côté, même si c’est de la musique très bien écrite.»  

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L’Orchestre de jeux vidéo, un sérieux passe-temps

En regardant la liste des concerts donnés par l’Orchestre de  jeux vidéo — plus d’une vingtaine différents! — on ne se douterait pas que l’ensemble montréalais est un passe-temps pour les musiciens qui le composent. «On est tous bénévoles et on a tous des emplois dans d’autres domaines», confirme le tromboniste Sébastien Wall-Lacelle, qui fait partie du trio fondateur. 

La variété des thématiques (indie, nostalgie, Nintendo 64, Seigneur des anneaux, jeux de rôle, Zelda...) permet à la fois de garder l’intérêt des musiciens et du public, puisque la très grande majorité des concerts de l’OJV ont été présentés à Montréal, devant un public qui en redemande. 

Des arrangements originaux, qui conviennent à leur orchestre à vents, sont commandés pour chacun des concerts. «Dans le Concert Mario, on aborde le thème de Luigi Mansion, qui se passe dans des maisons hantées, avec un aspect lugubre, un côté musique contemporaine. On l’a vraiment adapté à une esthétique particulière et on explique au public le travail qu’il y a derrière ça», explique-t-il.

VOUS VOULEZ Y ALLER?

Quoi : Concert Mario par l’Orchestre de jeux vidéos

Quand : Samedi 3 mars à 20h au Palais Montcalm

Billets : 14 $ (enfant), 26 $ (étudiants et aînés), 31 $ (adultes)

Info : palaismontcalm.ca 

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Quoi : A New World, intimate music from Final Fantasy avec le chef Arnie Roth

Quand : Samedi 7 avril à 20h au Palais Montcalm

Billets : 51 $ à 91 $ (forfaits VIP disponibles à 91 $)

Info : palaismontcalm.ca 

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Quoi : Video Games Live avec Tommy Tallarico

Quand : Mercredi 11 avril à 20h au Grand théâtre de Québec

Billets : 32,75 $ à 93,25 $

Info : grandtheatre.qc.ca 

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Musique de jeux vidéo : cours audio 101

Mathieu Denis a longtemps voulu être un rockeur, mais quand la trentaine a sonné, il a décidé de retourner aux études et d’aller suivre une formation en conception de jeux vidéo.

Entre le groupe de musique qu’il a créé avec son frère, Dirty Red Shoes, qui voulait reprendre de la musique 8 bits en version rock, et son travail actuel chez Beenox, une des boîtes de jeux vidéo établies dans le quartier Saint-Roch, il y a tout de même tout un univers. «Chaque département est indépendant, mais chaque département a affaire avec le département audio. On est un peu à la croisée des chemins», illustre Mathieu Denis, en s’installant dans l’un des studios.

L’intégrateur audio a accepté de nous donner un petit cours 101, en utilisant trois séquences du jeu Call of Duty : Modern Warfare Remastered, le plus important projet jamais réalisé par l’entreprise. Scène 1 : le personnage se fait déposer en hélicoptère sur un cargo. «On met l’accent sur le bruit du bateau, l’ambiance, les différences entre les sons à l’extérieur et à l’intérieur. Lorsqu’on entre dans une pièce, on entend moins la pluie et davantage les bruits de pas», décrit-t-il. Ce qui frappe l’oreille du néophyte qui a passé la semaine a écouté des orchestres jouer du Mario Bros et du Zelda, c’est le travail de bruitage, très développé, très réaliste (bruits de radio, sons de fusils, etc.) qui prend beaucoup plus de place, dans ce jeu de guerre, que la musique elle-même.

Mathieu Denis fait partie de l’équipe du département audio chez Beenox.

«Ici, on change de reverb», note Mathieu Denis au début de la deuxième séquence. De quoi? «De retour de son. Les sons résonnent différemment dans un corridor, dans une pièce fermée ou dans un grand espace.» On arrive à la fin du niveau, un silence inquiétant plane, l’objectif de la mission est dévoilé au joueur, une musique (enfin!) se fait entendre et devient de plus en plus forte jusqu’à l’attaque-surprise qui clôt la scène. 

Scène 3 : le personnage survole une ville qui sera frappée par une bataille nucléaire. La trame sonore donne l’impression qu’une armée de violonistes tient une note aiguë jusqu’à son paroxysme. Une lumière aveuglante zèbre le ciel. Fin de la démonstration. On sent que la musique est tellement liée aux images qu’il faudrait un écran pour faire naître l’émotion dans une salle de concert. 

À part le rapport émotif, qu’est-ce qui fait une bonne musique de jeu vidéo? «Ça dépend de l’émotion que veulent susciter les concepteurs chez le joueur. Mais il faut aussi, comme n’importe quelle musique pop, que ce soit accrocheur. La formule intro, couplet, refrain, bridge, c’est vrai aussi en jeu vidéo. Ça prend de bons compositeurs pour combiner les séquences de jeu et proposer un univers qui sera marquant», explique Mathieu Denis.