Les cours de littérature de Luc Roland-Brunard au Cégep Limoilou débutent par cinq minutes de méditation.

Méditation en cours

CHRONIQUE / Pendant les cinq premières minutes du cours de littérature de Luc Roland-Brunard, au Cégep Limoilou, les retardataires sont priés de poireauter dans le couloir.
C'est indiqué sur une feuille de papier blanc collée à la porte: «Merci d'attendre avant d'entrer! Une brève séance de méditation a lieu en ce moment. Je vous ouvre dès que c'est terminé!»
En ce vendredi matin, j'arrive donc à d'avance, et je choisis un pupitre au fond de la classe, comme dans mon jeune temps. 
Le local bruisse de conversations parallèles et je m'imagine à quel point ce doit être difficile pour un prof de rediriger l'attention d'une trentaine de cerveaux en même temps vers lui.
M. Roland-Brunard salue brièvement son groupe. Puis, éteint les lumières. La plupart de ses étudiants, visiblement rompus à l'exercice, ferment les yeux; les autres les laissent ouverts, mais aucun ne ricane ou ne tapote son cellulaire. 
De sa voix grave, l'enseignant amorce la méditation guidée: «Le dos droit, les épaules relâchées, les pieds bien posés à plat contre le sol. [...] Je laisse aller tout ce qui s'est passé avant cet instant et je me détends. Je respire naturellement...»
Cinq minutes plus tard, les paupières s'ouvrent. Le calme règne dans la classe. Les étudiants semblent maintenant disposés à écouter. Le cours peut commencer. 
Pas de panique
Luc Roland-Brunard mène un projet-pilote au Cégep Limoilou. Il entame chacun de ses cours de littérature du vendredi avec cinq minutes de méditation. En parallèle, il anime, un midi par semaine, un atelier de méditation ouvert à tous les étudiants. 
Il a eu l'idée un peu par hasard l'an dernier. Ses étudiants devaient discuter en sous-groupes d'une oeuvre littéraire et ils étaient notés là-dessus. Juste avant la table ronde, une de ses bonnes étudiantes, pourtant hyper préparée, a paniqué. 
«Elle disait je serai pas capable, je serai pas capable», se souvient M. Roland-Brunard. Son angoisse commençait à se propager aux autres membres du groupe, et le prof cherchait un moyen de freiner la contagion. 
«Je leur ai dit, ça ne fonctionnera pas dans l'état où vous êtes. Je vais vous demander de fermer les yeux et de respirer.»   
La magie a opéré. L'étudiante s'est apaisée et a finalement obtenu une note parfaite, alors qu'elle songeait à s'éclipser au début du cours. 
Depuis quelques années, M. Roland-Brunard observe en classe ce que de nombreux autres enseignants constatent dans les écoles québécoises: l'anxiété fait de plus en plus de ravages chez les jeunes. 
L'an dernier, la direction du Cégep Limoilou a sondé ses professionnels (psychologues, travailleurs sociaux, éducateurs spécialisés, etc.) pour connaitre les problématiques qui touchaient le plus les étudiants. 
La réponse a été unanime. Quand ils «viennent dans le bureau et disent ''j'ai besoin d'aide, je n'en peux plus'', le stress/anxiété est numéro 1», dit Nancy Paquet, coordonnatrice aux affaires étudiantes. 
Luc Roland-Brunard ne se prend pas pour un psy, et il est clair pour lui que la méditation ne remplace par une aide professionnelle, notamment pour ceux qui ont des problèmes de santé mentale. 
Mais il pense que la méditation «pleine conscience» (mindfulness, en anglais) peut aider ses étudiants à ralentir le hamster qui tourne dans leur tête, comme elle le fait pour lui depuis douze ans. 
La pleine conscience encourage les gens à être attentifs au «moment présent». Ç'a l'air terriblement new age dit comme ça, mais c'est vrai: l'esprit humain est un insatiable vagabond. 
Demandez-lui de se concentrer sur un truc très simple - le goût d'une pomme, la respiration, des pas sur le trottoir - et ça ne prend pas cinq secondes pour qu'il rumine le passé ou planifie le futur. Pendant ce temps, on a du mal à profiter du l'instant, à s'imprégner de la beauté du monde et des gens, et à focaliser sur ce qui compte vraiment pour nous. 
La méditation est en quelque sorte un entraînement à la pleine conscience. Quand on essaie de se concentrer sur notre respiration ou les sensations dans notre corps, des pensées et des émotions viennent inévitablement nous déranger. La méditation nous enseigne à les voir venir, sans les juger, et à prendre une certaine distance par rapport à elles, comme si on laissait passer un «nuage» dans le ciel, illustre Luc Roland-Brunard.
Il est clair pour Luc Roland-Brunard que la méditation ne remplace par une aide professionnelle. Il croit seulement que la méditation peut aider les étudiants à tranquilliser le hamster qui tourne dans leur tête.
«Le fardeau de la journée»
Et ça fonctionne? Jon Kabat-Zinn, professeur de médecine à l'Université du Massachusetts, a créé dans les années 70 un programme de réduction du stress basé sur la méditation qui a été implanté dans des hôpitaux et des cliniques d'une trentaine de pays. 
De nombreuses études ont démontré que le programme de huit semaines contribuait à alléger les symptômes de patients aux prises avec des problèmes aussi variés que les troubles anxieux, la dépression, les troubles de l'attention, la dépendance ou l'insomnie. 
Dans les écoles, la recherche a révélé que la pratique de la pleine conscience diminue le stress et l'anxiété, augmente l'attention, améliore les relations interpersonnelles et renforce la compassion. 
Dalian Ferland-Paquet, qui est inscrit au cours de littérature de M. Roland-Brunard, voit un impact positif en classe. «Ça apporte beaucoup à notre état d'esprit pour le reste du cours. On est plus concentrés, moins dissipés», dit-il. 
«Moi, ça m'aide à laisser de côté le fardeau de la journée», ajoute l'étudiant de 18 ans. 
Le Cégep Limoilou envisage d'élargir la pratique de la méditation entre ses murs. Luc Roland-Brunard a initié une vingtaine d'enseignants, dont plusieurs se sont montrés intéressés par les cinq minutes en début de cours.   
C'est un petit investissement en temps qui peut rapporter gros aux étudiants, croit M. Roland-Brunard. À ce propos, le prof raconte une blague «à méditer»: 
Un gars et une fille vont voir un vieux maître de méditation. 
- Combien de temps devons-nous méditer chaque jour, maître? 
- 20 minutes. 
- Hum, et si nous n'avons pas le temps? 
- Alors, c'est 40 minutes.
Buzz méditatif
La pratique de la méditation pleine conscience au Cégep Limoilou suit une tendance sociale. La méditation «pleine conscience» connait un boum au Québec et partout en Occident. 
Dans la province, les centres de méditation gagnent de plus en plus d'adeptes, des entreprises et des hôpitaux offrent des séances de méditation à leur personnel et des parents pratiquent la méditation avec leurs enfants dans le salon.
Chez nos voisins du sud, des stars holywoodiennes (Nicole Kidman, Clint Eastwood, Naomi Watts, Martin Scorsese) des champions sportifs (Le Bron James, Kobe Bryant, Derek Jeter) et les départements de ressources humaines de piliers de la Sillicon Valley (Google, Facebook, Twitter) ont adopté la médiation, lui ajoutant un vernis de célébrité.
«Bouddhisme occidental»
Ces jours-ci, un essai sur la science et la philosophie de la méditation pleine conscience, Why Buddhism Is True, caracole au sommet des palmarès des librairies américaines. 
Son auteur, le journaliste Robert Wright, décrit en long et en large les découvertes en neurosciences et en psychologie qui soutiennent la philosophie bouddhiste et la méditation en particulier. 
L'auteur décrit une certaine forme de bouddhisme séculier qui se pratique en Occident, c'est-à-dire dépouillée des éléments surnaturels qu'on retrouve dans le bouddhisme oriental.
La méditation dite de «pleine conscience» (mindfulness en anglais), précise-t-il, est au coeur du «bouddhisme occidental». Mais en Asie, la plupart des bouddhistes orientaux ne méditent pas, c'est un truc de moines. 
Bref, la méditation «pleine conscience», telle que pratiquée au Cégep Limoilou, n'a rien à voir la réincarnation, la croyance en différents dieux ou le nirvana...