Du gazon mal coupé, des contre-plaqués aux fenêtres ou la présence abondante de rouille sont autant d’indices qui permettent aux explorateurs urbains de repérer leurs lieux abandonnés.

L’urbex, à la recherche des lieux perdus

Connaissez-vous l’urbex? Méconnue pour plusieurs, cette pratique pourtant grandissante au Québec consiste en la découverte de lieux abandonnés, en transition ou en dormance. Ces maisons d’une autre époque, ces anciennes usines ou ces églises délaissées par le temps deviennent, pour les «explorateurs urbains», une richesse de notre histoire, qu’ils documentent par des photos, des récits et des témoignages.

Il demeure assez difficile, même pour des historiens, de retracer les origines de cette pratique, dont les fondements remontent à des centaines d’années. L’exploration des catacombes, en Europe, démontre très tôt cet intérêt que nous portons pour les endroits abandonnés. 

Bon nombre d’experts s’accordent toutefois pour dire que c’est un peu avant les années 80 qu’un intérêt commence à se développer pour la ruine moderne ou industrielle. 

Les explorateurs urbains, ou «urbexeurs», seraient ainsi les découvreurs de cette richesse orpheline, mettant en lumière l’importance et l’unicité de ces lieux oubliés.

L’urbex est un phénomène grandissant ces dernières années, surtout chez les jeunes, qui s’attachent beaucoup à l’attrait de l’inconnu et du mystère entourant la pratique.

Plus près de chez nous, à Québec, plusieurs secteurs demeurent privilégiés pour la pratique de l’exploration urbaine. C’est du moins ce que reconnaissent plusieurs urbexeurs originaires de la capitale, que Le Soleil a rencontrés.

Savoir identifier

Jointe sur les réseaux sociaux, la plus active d’entre eux a accepté de témoigner sous la promesse de l’anonymat complet. Son pseudonyme, J, est pourtant très connu dans le milieu. «Ça fait quasiment 12 ans que j’en fais maintenant et j’en suis à presque 450 visites. À Québec, si c’est abandonné, j’y suis probablement déjà allée», rigole la principale intéressée, autour d’un café à la Brûlerie Limoilou.

Plus petite et plus restreinte, la communauté urbex de Québec permet, selon elle, de pratiquer la discipline de manière beaucoup plus discrète, dans une ambiance moins agitée que dans une grande ville comme Montréal. «Ici, c’est différent, parce qu’on est un groupe vraiment tissé serré. On forme une petite gang qui se connaît et qui partage des endroits de manière très privée. Tous nos spots restent intacts, parce que personne ne se rend compte de notre présence.»

Une église abandonnée du temps des colons, en plein village fantôme.

Les meilleurs quartiers pour pratiquer l’urbex, selon elle? Saint-Sauveur, Limoilou et Saint-Roch, tranche-t-elle sans hésiter, la basse-ville de Québec regorgeant de maisons abandonnées et de bâtiments désaffectés. «Dans le coin du Vieux-Québec, c’est plus difficile. On sent les gens très inquiets de notre présence», reconnaît-elle.

Jarold Dumouchel, lui, est administrateur d’Urbex Playground, l’une des plateformes de partage les plus connues dans le domaine. Il estime que Québec regorge de lieux méconnus et magnifiques. «Il y en a plus que ce que l’on pense. Le mobilier urbain, on ne le remarque plus tellement, mais il suffit de savoir déceler certains indices pour tomber sur des petits bijoux.»

Du gazon mal coupé, des contre-plaqués aux fenêtres ou la présence abondante de rouille sont autant d’indices qui permettent aux explorateurs urbains de repérer leurs lieux abandonnés. «Quand une nouvelle usine est construite, il y en a souvent une autre qui est laissée de côté, convertie ou anéantie. Nous, on s’intéresse souvent à cet entre-deux phases d’un bâtiment, avant qu’il ne soit détruit ou transformé», poursuit-il.

Empreinte d’une forte histoire et d’une architecture unique, Québec n’aurait rien à envier aux grandes villes, selon lui. «Les urbexeurs les plus actifs de la province, on les retrouve chez vous je dirais même», ajoute-t-il.

Le thrill, l’adrénaline

Les urbexeurs passent beaucoup de temps devant leur appareil photo afin de bien saisir l’ambiance d’un endroit.

Quoique tous très différents, la plupart des explorateurs urbains s’entendent quand vient le temps d’expliquer leurs motivations à pratiquer la discipline. Le thrill et l’adrénaline qu’elle provoque seraient en soi incomparables à ce qu’on peut vivre dans le quotidien.

«Ça me permet vraiment de m’évader, d’aller chercher cette énergie dont j’ai besoin, avoue Roxanne, une exploratrice qui dit se concentrer sur les commerces abandonnés depuis maintenant huit ans. De trouver et de comprendre pourquoi on a abandonné ces endroits, c’est fascinant. C’est un cours d’histoire pour soi-même.»

Aux yeux de Nathaniel Philippe-Maisonneuve, un jeune étudiant à l’origine de la communauté Urbex Montréal, le plaisir passe davantage par l’inconnu, et le fait de ne pas savoir vers quoi on s’aventure. «C’est constamment une dose de mystère, je dirais que c’est ça qui m’attire le plus. C’est l’inconnu, et évidemment qu’il y a des dangers aussi. Ça implique beaucoup d’adrénaline.»

Vastes, les entrepôts sont une mine d'or pour les explorateurs urbains.

Yan, un urbexeur originaire de Montréal qui compte près de 200 sorties à son actif en trois ans, abonde dans le même sens. «Ces lieux-là sont fermés, sans électricité, sans entretien. On se retrouve souvent face à de l’amiante et à des conditions très dures pour la santé, donc il faut porter des masques. Il y a des réels dangers de chute aussi. Quand j’entre, je sais que c’est dangereux. Et ça fait partie de l’aventure.»

À ce sujet, Jarold souligne que le privilège de l’explorateur est immense, et surtout, que celui-ci ne doit pas en abuser! «C’est un peu comme si on allait visiter un plateau de tournage hollywoodien, où on a dépensé des millions pour créer une ambiance particulière. Mais toi, tu accèdes à ce lieu, à ce sentiment d’accéder au vrai, au réel, au passé. C’est unique de pouvoir en profiter en toute quiétude.»

Les lieux que recherchent les urbexeurs sont souvent délabrés ou abandonnés, comme ce foyer.

Underground pour survivre

Tout urbexeur qui se respecte suivra certaines règles non écrites. Parmi celles-ci : ne rien briser, ne rien voler, ne laisser aucune trace de son passage, s’assurer de sa sécurité personnelle et ne jamais dévoiler les endroits qu’il visite, par souci de respect pour sa conservation. «Il faut l’avouer, c’est illégal ce qu’on fait. Plus il y aura de personnes qui vont en faire, plus ça va attirer l’attention. C’est pour ça qu’on prend autant de précautions», explique Yan.

Ce qui reste d’un chariot oublié.

La réalité est telle qu’à partir du moment où un lieu devient connu sur la toile ou dans les médias, des visiteurs de toutes intentions y convergent rapidement. «Nos plus belles découvertes sont trop souvent envahies par des gens qui n’ont pas cette volonté de conserver le lieu intact. Ils y viennent voler du mobilier, défoncer des murs, brûler des bâtiments. Ça devient la jungle très rapidement, et tout est défiguré», indique Jarold.

Exploration urbaine et criminalité constituent d’ailleurs une double association avec laquelle les urbexeurs doivent constamment se battre, eux qui n’y sont pourtant que pour saisir des clichés et «célébrer la beauté de l’histoire qui émane de ces endroits», explique J. Selon elle, ce sont les malfaiteurs et les vandales qui empêchent les urbexeurs de bien travailler, d’où l’intérêt de ne pas dévoiler ses trouvailles.

Dans la capitale, comme le phénomène demeure moins pratiqué qu’à Montréal, «les policiers sont plutôt tendus quand ils en voient», explique-t-elle. «Ils nous arrêtent immédiatement, même quand on explique l’intention derrière. C’est tout de suite les charges d’introduction par effraction. Je pense qu’ils ont l’impression que les urbexeurs, ce sont des voleurs, des incendiaires. Alors que non, pas du tout.»

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Une forte communauté

Au-delà de sa pratique même, l’urbex constitue une communauté très forte à travers le Québec. Le phénomène a littéralement changé la vie de plusieurs des explorateurs sondés par Le Soleil, développant des liens d’amitié indestructibles, voire même des relations amoureuses, dans certains cas. «J’en ai vu des amitiés se créer et des couples se former», avoue J. 

«Quand j’ai commencé, je m’étais inscrit à des forums pour discuter. Et immédiatement, quelqu’un m’a demandé de partir sur le terrain avec lui. C’était ma première fois. Cette personne-là, au fil du temps, est devenue mon meilleur ami. L’urbex, c’est un créateur de liens sociaux très fort», témoigne Yan à ce sujet, parlant même d’un coup de foudre entre aventure et complicité amicale.

Jarold, de son côté, affirme prendre un malin plaisir à développer des contacts au sein même des administrations municipales, afin de développer un réseau beaucoup plus large de possibilités. «Ça démontre que tu es sérieux dans ta démarche d’exploration, mais aussi que tu n’es pas là pour en profiter allègrement. Moi, je fais des comptes-rendus, j’expose mes récits, je relate des histoires, pour qu’on conserve une trace du lieu, même quand il disparaîtra.»

Enfin, pour Nathaniel, plus un urbexeur est actif dans sa communauté, plus il en attire d’autres vers lui. «C’est ce qui est beau de notre communauté. On se complimente, on se valorise, et ça permet de créer des liens très forts», dit-il.

Le plus gros défi, selon J, demeure toutefois d’intégrer les nouvelles générations de jeunes au groupe en leur communiquant cette éthique de rigueur et de sérieux, à laquelle plusieurs refusent d’adhérer. «Nous, les instagrammeurs, on n’en veut pas. On veut du monde sérieux avec une démarche, pas d’influenceurs à la recherche de likes et de popularité.»  

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Plusieurs genres d’urbex

Sites industriels désaffectés

La visite de sites industriels délaissés constitue la majeure partie de l’urbex. Quoique risquée, elle est la forme la plus accessible d’exploration.

Rurex

Exploration rurale dérivée de l’urbex consistant à profiter de la tranquillité de certains quartiers/secteurs pour s’introduire dans des bâtiments complètement abandonnés. Forme plus marginale.

Réseaux d’adduction d’eau (le draining)

Exploration des conduites surtout souterraines du transport hydrique. Cela inclut les aqueducs, les égouts, les canalisations. Comporte certains dangers en temps de pluies. 

Infiltration

Action, pour un urbexeur, d’entrer dans un lieu qui est encore en exploitation, mais qui est interdit d’entrée ou encore fermé (à l’extérieur des heures d’ouverture). Exemple : infiltrer un site nucléaire pour monter sur les centrales.

Toiturophilie (ou rooftoping)

Le fait de se rendre sur le toit des bâtiments assez hauts. Normalement pratiqué dans les centres-ville. Demande une infiltration de l’édifice depuis le rez-de-chaussée.

Craning

Souvent associé à la toiturophilie, le craning consiste à escalader des grues ou des poutres, afin d’obtenir une vue surréaliste d’un chantier ou d’une ville. 

Catophilie

Désigne l’action de toute personne qui pénètre dans les anciennes carrières souterraines d’une ville. Les fameuses catacombes de Paris sont les plus connues. L’attrait au monde minéral motive souvent les adeptes de cette pratique.