Luc Langevin a réalisé un numéro bluffant pour Le Soleil.

Luc Langevin aux frontières de l’impossible

Luc Langevin n’oubliera jamais le moment où il a su qu’il voulait devenir illusionniste. Au Séminaire Saint-François, à Saint-Augustin-de-Desmaures, dans un cours de religion de deuxième secondaire il doit dessiner son «plus grand rêve». Plus que tout, le jeune Langevin aimerait faire des tours de magie sur scène.

De nerd timide et renfermé à l’école secondaire, Luc Langevin s’est transformé, une vingtaine d’années plus tard, en un charismatique artiste offrant d’incroyables tours d’illusions, à la télé et sur scène. Sa «fabrication de l’invisible» s’appuie sur de grands principes scientifiques dont il se joue pour mieux nous ébahir. «Ce que nous voyons avec nos yeux n’est jamais la réalité pure», dit ce diplômé en physique. Rencontre avec un esprit «ultra cartésien» qui a bien voulu offrir aux lecteurs du Soleil, en prime, un numéro bluffant de cartes et de boutons…

Étonnée de voir un garçon aussi réservé nourrir un rêve si opposé à sa personnalité, la professeure Lyne Bourbeau l’incite néanmoins à prendre part au spectacle de fin d’année.

«Elle a tellement insisté que je me suis senti obligé de le faire. Le matin du spectacle, je me suis réveillé avec un torticolis tellement j’étais stressé. Un étudiant de secondaire 5 avait été choisi pour m’épauler. À la fin, quand j’ai goûté aux applaudissements du public, j’ai su que c’était ce que je voulais faire dans la vie. Cette enseignante a changé ma vie. Elle le sait, je lui ai dit.»

Des années plus tard, à force de peaufiner son art, de répéter une fois, dix fois, cent fois le même numéro devant le miroir, Luc Langevin est devenu le maître québécois de l’illusion, celui qui donne l’impression de repousser les limites de l’impossible. Il fournira un autre aperçu de ses talents dans le nouveau spectacle qu’il bricole depuis deux ans, Maintenant demain, présenté le mois prochain à la salle Albert-Rousseau.

L’artiste de 35 ans ne prétend pas être magicien, car «chacun sait que la magie n’existe pas». Il préfère se définir comme un «créateur d’illusions», logique et rationnel. Son intéressant bouquin, La science de l’illusion, fraîchement sorti de l’imprimerie, donne quelques clés sur sa façon atypique de semer le rêve dans l’esprit des gens.

Un effet apaisant
La science a toujours eu un effet apaisant sur l’adolescent angoissé qu’il était. Le jeune Langevin ne se retrouvait pas dans la religion et la philosophie. «S’il y avait un vieux monsieur dans le ciel, je me demandais pourquoi ça pouvait le déranger que je sacre…» À l’inverse, la science, avec ses lois immuables, lui fournissait des réponses claires et nettes. Au célèbre «Être ou ne pas être» de Shakespeare, il préférait de loin la bonne vieille loi de la gravité de Newton et le célèbre E = mc2 d’Einstein.

Plutôt que de faire croire à de prétendus super pouvoirs, le détenteur d’une maîtrise en optique de l’Université Laval tente d’ouvrir le public, sous le sceau du divertissement, aux merveilles de la science. Car ses fameux tours ne sont pas de la magie noire, on s’en doute. Tous reposent sur sa façon de jouer, par exemple, avec les miroirs, la lumière ou «l’angle mort de la vision du spectateur».

Déduction et induction
Fin observateur, Langevin passe aussi au peigne fin le profil du spectateur choisi pour monter sur scène. Attention, ce pourrait être vous. Car, pour ses numéros de «lecture froide», l’illusionniste devenu mentaliste prend soin de repérer deux «victimes» depuis les coulisses, avant le spectacle.

Une fois le quidam devant lui commence le travail de déduction fait à partir de ses observations, puis d’induction, alors qu’il cherche à lui mettre des pensées dans la tête pour mieux lui faire croire qu’il est capable de les lire. «Tant qu’on a l’air de savoir où on va, le public nous suit.

«C’est risqué, je peux me tromper, poursuit-il. Si je sens que le profil type du spectateur m’échappe, j’ai un plan B, je fais un autre tour à la place.»

Ne cherchez pas la sorcellerie là-dedans, explique-t-il, l’induction est utilisée abondamment en marketing. «Les concepteurs d’infopubs réussissent à vous faire croire que vous avez un problème et qu’eux ont la solution. Il y a quelque chose de sournois là-dedans.»

Magie des temps modernes
D’où son plaidoyer pour une plus grande diffusion de la culture scientifique dans la société, justement pour éviter de se faire emberlificoter, par exemple, non seulement par les publicitaires, mais aussi par les voyants et autres diseuses de bonne aventure.

«On associe beaucoup la magie à l’occultisme. Les gens mettent dans le même bateau tout ce qu’ils ne comprennent pas. Ce n’est pas tout le monde qui s’intéresse à la science. Dans l’imaginaire collectif, c’est la magie des temps modernes.»

Au fait, prédire l’avenir c’est impossible, foi de Luc Langevin… «Si on connaissait l’avenir, on le transformerait. Si je vous dis que vous allez vous faire frapper par une voiture en sortant d’ici, vous allez être plus prudent et la voiture qui devait vous frapper ne vous frappera pas. Ça s’appelle la causalité.»

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LA SCIENCE, PAS JUSTE UNE AFFAIRE DE GARS

Luc Langevin s’est toujours élevé en faux contre le «préjugé» voulant que les sciences soient une affaire de gars. Lors de ses conférences dans les Expo-sciences, il note que ce sont souvent les filles qui posent les questions les plus pertinentes. La sous-représentation féminine dans plusieurs domaines scientifiques tiendrait surtout, selon lui, au manque de modèles. «Il y en a peu en sciences, c’est donc difficile pour une fille de trouver sa place.»  

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LA TÉLÉPORTATION: SON MEILLEUR TOUR

S’il est un tour dont Luc Langevin est particulièrement fier, c’est celui de la téléportation. Il y a un truc, forcément, mais ne comptez pas sur lui pour le révéler, «tout simplement parce que je compte bien continuer à faire rêver». Dans son prochain spectacle, il pousse l’illusion «une coche plus loin» avec un numéro où il téléporte un membre de l’assistance, pas un complice, tient-il à préciser, d’un bout à l’autre de la scène. «Ça demande beaucoup de défis techniques. C’est le tour dont je suis le plus fier. Je pense être le seul illusionniste sur la planète à faire ça.»  

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EN RAFALE

Un personnage politique: Jack Layton. Pour sa manière de présenter les choses, de s’exprimer, de se comporter avec les gens. Il avait l’air d’une bonne personne.

Un personnage historique: Albert Einstein. Il a été la première superstar scientifique. Il a osé sortir du chemin déjà tracé et c’est tout à son honneur.

Un film: Le film de science-fiction La matrice est vraiment venu me rejoindre, adolescent, dans sa façon de montrer que notre monde était une illusion et un grand programme informatique. Ça m’a fait rêver.

Un spectacle: Il y a un an, à New York,  j’ai vu In & Of Itself, de Derek DelGaudio. C’est un illusionniste qui livre son histoire à travers six illusions bouleversantes. C’est à mi-chemin entre la magie et l’art contemporain. Ce spectacle est une bombe nucléaire dans le monde de la magie. 

Un livre: Les Thanatonautes, de Bernard Werber. J’ai eu l’impression de découvrir la vie après la mort du point de vue scientifique. 

Un musée: Le Musée McCord a fait récemment une exposition sur les affiches de spectacles de magiciens que j’ai beaucoup aimée. Je trouve aussi très beau le musée des Beaux-Arts de Montréal. 

Une ville: J’aime Montréal pour sa diversité et son bouillonnement culturel. Je voyage beaucoup et je suis toujours content d’y revenir. Si j’avais à en nommer une autre, ce serait Québec.