L’âme d’un quartier populaire tiendrait à la survie de son Valentine. Une sorte de caution morale qui assure qu’on ne bascule pas dans une gentrification extrême qui tiendrait les plus démunis à l’écart.

L’indice Valentine

CHRONIQUE / À quoi reconnaît-on qu’un quartier s’embourgeoise au point où ses résidents les plus démunis n’auraient plus les moyens ou le goût d’y habiter?

La question finit par se poser lorsque des quartiers se revitalisent et que s’y installent des «bourgeois», jeunes ou vieux, dont le profil socioéconomique s’éloigne de celui des résidents «traditionnels».

La crainte d’aller trop loin et d’étouffer un quartier populaire devient souvent un argument pour s’opposer à de grands projets immobiliers qui ciblent des citoyens aisés. 

On le voit cet hiver encore avec le projet de tour d’habitations sur la 1re Avenue dans Limoilou. 

Des opposants disent craindre que ces projets poussent à la hausse le prix des maisons et des loyers du quartier, ce qui finit par chasser les résidents moins fortunés.

La thèse trouve écho dans la littérature scientifique. 

La transformation des quartiers par de nouveaux résidents se traduit en effet par une hausse des valeurs foncières. 

Des recherches aux États-Unis (1979, 1996) ont suggéré que cela conduisait à «l’expulsion» des plus démunis.

Cette thèse est cependant contestée. 

Une large revue d’études, menée en 2005 à l’Université Columbia(1), est beaucoup moins affirmative. On y recense peu de preuves convaincantes d’un lien entre les départs et la gentrification, dit l’étude. 

Les raisons d’un déménagement sont multiples et souvent personnelles et difficiles à isoler. L’embourgeoisement du quartier n’y aurait qu’un rôle très marginal.

Plusieurs études suggèrent même que les citoyens moins instruits ou plus démunis déménagent moins lorsqu’ils habitent un quartier «gentrifié» que s’ils habitent d’autres quartiers de la ville. 

Gentrification ? 

Le mot gentrification est apparu pour la première fois au début des années 60 en Angleterre. Les scénarios souvent se ressemblent.

Lorsqu’un quartier vieillit et que son parc immobilier s’use, les logements perdent de la valeur. Ça les rend attrayants pour des jeunes, artistes, immigrants ou autres citoyens aux revenus modestes.

Ceux-ci vont rénover des logements, nettoyer leur cour ou leur ruelle, y planter des jardins et des arbres. 

Lorsqu’ils deviennent assez nombreux, ils attirent des commerces spécialisés qu’on ne voyait pas jusqu’alors : boulangeries fines, fromageries, cafés, boutiques bios, brocantes, galeries d’art, etc.

Ces «nouveaux» citoyens font pression sur les pouvoirs publics pour améliorer leur voisinage, éliminer les sources de bruit, la pollution ou la circulation de transit. 

Ils auront moins de tolérance pour les immeubles à l’abandon; voudront du mobilier urbain plus invitant, des pistes cyclables, des jardins communautaires, de meilleures écoles, de plus beaux espaces publics pour élever leur famille. 

Le paysage et l’image du quartier en seront transformés, ainsi que le sentiment de sécurité. 

Ça se passe aujourd’hui dans Limoilou, Saint-Sauveur, Saint-Roch. C’est arrivé il y a plus longtemps dans Montcalm et dans le Vieux-Québec.

Ça va continuer d’arriver parce que la vie des quartiers est rythmée par des cycles.

Le territoire de Limoilou fut habité à l’origine par des ouvriers et journaliers modestes. 

Il fut ensuite le théâtre d’un boum social et économique au début des années 1900 avec ses rues larges et ses maisons neuves.

Puis il a décliné après 1960 pendant que poussaient de nouvelles banlieues. La revitalisation de la rivière Saint-Charles, dans les années 90, a donné le signal d’une nouvelle relance, si bien que Limoilou est redevenu un quartier en vogue et «embourgeoisé». 

Des embourgeoiseurs

L’architecte et professeur Érick Rivard, qui habite Québec depuis 2001, l’avoue avec humour et candeur : «Je suis un embourgeoiseur de Limoilou.» 

Il est de ceux qui animent la vie du quartier et travaillent à l’embellir et le développer. 

Le changement, «je le vois très bien», dit-il. Le type de commerces, le nombre de poussettes et, surtout, le modèle des poussettes des jeunes ménages plus aisés. 

«Tout le monde espérait que Limoilou fasse les manchettes pour les bonnes raisons», se souvient-il. C’est maintenant le cas.

M. Rivard voit dans Limoilou «un équilibre intéressant» qu’il ne sent pas menacé. 

Il en prend pour preuve la 3e Avenue avec des «commerces très riches», mais où «il y a encore le Valentine et le Stratos». 

J’ai entendu le même exemple le lendemain dans la série Les explorateurs de quartier diffusée ces jours-ci à MAtv. 

Jean-Francois Girard, coordonnateur de l’organisme Limoilou en vrac, s’y réjouit de la diversité de la rue en pointant les restaurants Valentine et La Planque.

Je refuse de n’y voir qu’un hasard. 

L’âme d’un quartier populaire tiendrait donc à la survie de son Valentine. Une sorte de caution morale qui assure qu’on ne bascule pas dans une gentrification extrême qui tiendrait les plus démunis à l’écart, comme c’est arrivé sur le Plateau à Montréal et ici dans Montcalm.

Je suis allé dans le bottin voir la liste des Valentine : boulevard Valcartier près de la rue Racine à Loretteville; Père-Lelièvre à Vanier; place Fleur de Lys et Laurier; Promenades Beauport; boulevard Henri-Bourassa à Charlesbourg et route de l’Église à Sainte-Foy; 3e Avenue et chemin de la Canardière à Limoilou; quelques-uns à Lévis.

Autant de quartiers dont l’âme populaire est donc sauve, selon «l’indice Valentine», mais qui, de ce fait, sont peut-être des candidats à une prochaine révolution bourgeoise.

Si Érick Rivard avait à parier, il dirait Vanier. 

Le quartier est bien situé, a un parc immobilier vieillissant avec des logements peu chers, une offre commerciale limitée. 

Le quartier aurait besoin d’une plus grande mixité sociale, croit-il. Si ça arrive, on gardera un œil vigilant sur son Valentine.

Lutte des classes contre l’embourgeoisement

Le plus grand danger de la gentrification récente de quartiers de Québec et de Montréal fut la transformation importante de logements en condos. 

Il y en a résulté une perte nette de logements à prix abordables et un risque que des citoyens plus démunis soient contraints de quitter leur quartier. 

Les villes ont cependant fini par réagir et ont imposé des moratoires qui tiennent toujours, bien que Québec ait assoupli le sien en 2012. 

Au moment d’écrire, la porte-parole de la V­ille attendait toujours la permission de me transmettre les statistiques qu’elle avait en main sur la conversion de logement.

Les temps ont changé et on sent les autorités publiques plus soucieuses de préserver la mixité et la diversité des quartiers.

On ne voit plus de démolitions massives de logements comme on l’a vu à certain es époques dans Saint-Jean-Baptiste et dans Saint-Roch. 

Le plus souvent, les nouveaux venus dans les quartiers en transformation vont habiter des immeubles recyclés ou construits sur des terrains vacants, ce qui ne chasse personne. 

C’est le cas du projet de tour d’habitation sur le terrain de l’église désaffectée Saint-François, à Limoilou.

On note par ailleurs que les règles de la Régie du logement empêchent les propriétaires d’expulser des locataires à moins d’aller habiter eux-mêmes les logements. Les règles freinent aussi les hausses brutales de loyer.

La Ville de Québec gère pour sa part plus de 10 000 logements sociaux et communautaires et cherche à en ajouter, y compris dans Limoilou, où le groupe Action Habitation est très présent. 

Tout cela concourt, il me semble, à réduire les effets négatifs possibles de l’embourgeoisement.

Cela n’empêche pas des militants urbains de continuer à le combattre et d’en faire une lutte des classes. 

Au début du mois, sur la rue Saint-Jean, les panneaux publicitaires devant l’ancienne boucherie Bégin annonçant un projet de condos ont été barbouillés de peinture quelques heures après avoir été installés. 

Des graffitis anticondos ont aussi été apposés sur des affiches sur le site de l’ancienne quincaillerie Cantin, rue Saint-Vallier Est. Ici et là, des gestes isolés.

Rien de l’ampleur de ce qu’on a vu depuis 2013 dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve à Mont­réal (vandalisme, graffitis, manifestations, intimidation, etc.), mais des gestes qui vont dans le même sens.

Comme si la venue de citoyens plus aisés annonçait la peste et la mise à mort d’un quartier, alors que c’est le souvent contraire. 

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1 : «Displacement or succession, Residential Mobility in Gentrifying Neighborhoods», Lance Freeman, Columbia University, 2005.