Alexandre Poulin a laissé l’enseignement pour se consacrer à sa carrière d’auteur-compositeur-interprète, mais il n’a jamais cessé de s’intéresser à l’école.

L’ex-prof qui a déchanté

CHRONIQUE / «Une pierre dans une forêt : tout grandit, bouge, évolue, pas elle, elle s’enfonce un peu plus chaque jour.» Alexandre Poulin décrit l’école.

Je vous ai déjà parlé d’Alexandre en mai 2015, la chronique s’appelait «Le prof qui a triché», elle revient d’ailleurs à l’occasion dans les réseaux sociaux. Alexandre, qui a été prof de français en secondaire 5, racontait avoir modifié la note d’un élève pour qu’il n’échoue pas, ses parents se battaient en cour pour ne pas avoir sa garde.

L’élève s’est rendu à la maîtrise, il lui a écrit pour lui dire merci, lui a confié que, sans ça, il aurait décroché.

Entretemps, Alexandre a laissé l’enseignement pour se consacrer à sa carrière d’auteur-compositeur-interprète, mais il n’a jamais cessé de s’intéresser à l’école. Sa chanson L’Écrivain raconte comment un prof peut changer la vie d’un élève en faisant comprendre à l’élève qu’il a le pouvoir de le faire.

Et c’est comme ça que, un peu malgré lui, Alexandre s’est mis à recevoir tout plein de confidences de professeurs, d’élèves, de parents qui avaient le goût de lui raconter de belles histoires, et de moins belles.

Et il voyait bien que ça n’allait pas.

Il s’en doutait déjà, mais il a pu prendre la mesure des problèmes et mettre le doigt sur ce qu’il considère comme étant le principal écueil. «Notre système est le même qu’il y a 30 ans, il n’a pas évolué alors que la société, elle, a beaucoup changé, m’a-t-il expliqué mercredi en entrevue. On a un des systèmes d’éducation les plus malades, on est encore dans le même moule et on veut que tous les enfants entrent dedans.»

L’éducation ne doit pas se limiter à l’instruction. «L’objectif de l’école, ça devrait être de faire de grands humains.»

Il l’a compris au tout début de sa carrière de chanteur, quand il a été porte-parole de la Coalition des travailleurs de rue de Sherbrooke et qu’il allait rencontrer les jeunes. «J’ai pu discuter avec eux, avec cette faune spéciale, qui est passée à travers le filet. Et j’ai pu constater que la majorité avait décroché, parfois très tôt.»

Rendus là, «on les ramasse trop tard. C’est à l’école qu’il faut intervenir. Ce ne sont souvent pas des cancres, mais ils ne cadrent pas dans le modèle.»

Il n’y a pas de place pour eux.

Alexandre a donc décidé de s’en mêler. «J’ai encore énormément d’amis qui sont profs qui me racontent ce qui se passe. Je ne peux pas être témoin de ça, avoir reçu autant de témoignages et ne pas m’en mêler. L’entrée de ma fille à la maternelle a été la goutte qui a fait déborder le vase…»

Sa petite est entrée à l’école à l’automne, elle a la chance d’avoir une enseignante dévouée qui fait les choses autrement.

Ça ne devrait pas être une chance.

Il s’est vidé le cœur sur Facebook, dans un long cri du cœur rédigé dans le cadre de la Semaine de la persévérance scolaire, c’est là où il compare l’école à une pierre qui s’enfonce. «Avec l’arrivée de ma fille en maternelle cette année, j’ai un malaise de plus en plus profond devant ce système scolaire enfoncé dans une vision passéiste et dont la structure inadaptée ne permet ni aux enseignants d’offrir le meilleur d’eux-mêmes, ni aux enfants qui grandissent dans leur classe de s’épanouir pleinement.»

Le père a déchanté.

«À ceux qui me répondront que c’est aux parents d’apprendre tout ça à leurs enfants, je leur répondrai : je suis tellement d’accord! Mais tous ces enfants qui grandissent avec des parents dysfonctionnels qui les écrasent au lieu de les élever, on en fait quoi? On les traite de “p’tits crisses” en souhaitant qu’ils décrochent? Et tous ceux qui ne cadrent pas dans le fameux moule inflexible de l’apprentissage constipé, ils n’ont pas droit, eux aussi, de continuer de s’épanouir entre les murs d’une école?»

Il n’a pas les réponses, il veut lancer le débat.

Il est de ceux qui voyaient d’un bon œil le Lab-École, en se disant que l’occasion était belle de revoir le système. «Tout sur le contenant, rien sur le contenu. C’est fou quand même. Et je ne jette pas la pierre au Lab-École : il n’a jamais été question dans ses objectifs de toucher au programme. La preuve : dans ses 12 priorités, vestiaires fonctionnels et corridors dégagés arrivent avant la connaissance de soi.

D’ailleurs, en discutant récemment sur un plateau avec une élue du Parti libéral, je lui faisais cette réflexion au sujet du Lab-École et de l’absence de révolution du système. Elle m’a répondu que c’était justement cet environnement qui allait donner envie aux profs de s’adapter, de faire évoluer leur enseignement. J’ai failli perdre connaissance. Les profs sont déjà exténués, dévalorisés, sous-payés, et on va encore leur mettre sur les épaules la responsabilité de s’adapter aux couleurs de la tapisserie?»

Il en a fait une chanson qui vient tout juste de sortir, La mauvaise éducation, où il rêve d’une école qui fait de bons humains.

Pas des décrocheurs.

Mais il reste confiant «pour vrai» que la chose soit possible, il le sent quand il donne des conférences à des futurs profs à l’université. «Ils ont la chienne, mais ils sont motivants et motivés», m’a-t-il confié. 

Et dans un système qui piétine, les profs pédalent. Alexandre ne compte plus les enseignants qui lui ont raconté ce qu’ils faisaient, au-delà des heures pour lesquelles ils sont payés, pour faire une différence. «Et il y a même parfois un frein à l’interne. Je l’ai vécu quand j’étais prof et que je faisais un gala où je donnais des petits Bouddha pour encourager les jeunes. Il y a des collègues qui me disaient : “Ce n’est pas ta job de faire ça, ta job, c’est d’enseigner le français.” Mais pour moi, c’était justement ça, ma job, de bâtir des humains, des estimes de soi.»

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DES HUMAINS MARQUANTS

Il n’y a rien comme de bons exemples pour montrer à quel point une seule personne peut faire une différence pour une école ou pour un jeune. En voici deux qui ont touché Alexandre Poulin, il a résumé leur histoire sur sa page Facebook, pour rendre hommage à ceux qui y croient encore.

«Elle, c’est Lyne. Quand elle a commencé son année scolaire en enseignant le français de quatrième secondaire, elle s’est retrouvée avec neuf redoubleurs qui ne souhaitaient que foutre le bordel, convaincus qu’ils échoueraient encore. Au lieu de baisser les bras et de souhaiter qu’ils décrochent pour avoir la paix, elle a fait un pacte avec eux. Elle s’est engagée, en empiétant sur son temps à elle, à leur offrir deux années scolaires en une. Vous avez bien lu. Son pari : français de quatrième secondaire jusqu’à Noël, puis français de cinquième secondaire jusqu’à la fin de l’année, dans le but d’obtenir leur diplôme en même temps que tout le monde. Peut-être qu’ils ne réussiront pas tous, mais sachez que jamais ces élèves n’ont travaillé aussi fort et que, en date du 16 janvier dernier, tous avaient réussi leur quatrième secondaire avec la mention “Respect”! Là, tous ces gens — Lyne y compris — donnent tout ce qu’ils ont pour réussir ce que personne ne croyait possible au départ. Sauf Lyne. Moi, ça me donne envie de pleurer tellement c’est beau.»

«Lui, c’est Jean-François. Lorsqu’il est devenu directeur, il a demandé d’œuvrer en milieu défavorisé. Son souhait a été exaucé, et on l’a envoyé à l’école LaRocque, dans l’un des quartiers les moins fortunés de Sherbrooke. Sa cour d’école a toujours ressemblé à celle d’une prison. Je le sais, parce que mon tout premier appartement à Sherbrooke était en face de cette école. Deux ans après l’arrivée de Jean-François et grâce à une mobilisation de plusieurs acteurs, sa cour d’école est l’une des plus belles au Québec. Il y a de la verdure partout, des balançoires, des aires de jeu, des vallons et, vous savez quoi? Une fois l’école fermée, le soir, la cour se remplit d’un peu tout le monde parce qu’elle est devenue un point de rassemblement du quartier, un lieu où il fait bon vivre, échanger et où on a le droit de croire que, la vie, c’est pas juste du gris et de l’asphalte : il y a aussi du doux, du vert et de l’espoir.»