La nouvelle salle d’un peu plus de 600 places était comble pour cette pièce de sept heures, en sept actes — d’où le titre qui évoque les tributaires de la rivière qui baigne la ville d’Hiroshima, au Japon.

«Les sept branches de la rivière Ota»: un flot majestueux

CRITIQUE / L’atmosphère était chargée d’électricité pour la première représentation des «Sept branches de la rivière Ota». Parce que la reprise de la création collective, née il y a 25 ans et devenue culte, inaugurait le théâtre Diamant, au cœur du Vieux-Québec. Les spectateurs présents ont eu droit à un moment magique, hors du temps, qui marque l’esprit autant que le cœur. Un véritable triomphe pour Robert Lepage, la distribution et tous les artisans.

La nouvelle salle d’un peu plus de 600 places était comble pour cette pièce de sept heures, en sept actes — d’où le titre qui évoque les tributaires de la rivière qui baigne la ville d’Hiroshima, au Japon.

Le récit choral démarre d’ailleurs là, en 1945, quelque temps après l’explosion de la bombe atomique lancée par les États-Unis pour clore la Seconde Guerre mondiale. Un photographe de l’armée américaine, chargé d’y documenter les ravages de la déflagration nucléaire, y fait la rencontre d’une femme irradiée. Leur brève liaison aura des implications sur la suite des choses.

C’est aussi un bon prétexte pour explorer la quête de sens qui s’y déploie tout au long de la représentation : mémoire (à la fois personnelle et universelle), famille, mort, résilience, renaissance...

Dans cette fresque historique, le tragique côtoie le trivial — comme dans la vraie vie.

Le troisième acte, et ses personnages truculents, est d’ailleurs placé sous le signe du vaudeville. Une pièce de Feydeau, jouée par des acteurs québécois à l’exposition universelle d’Osaka, en 1970, agit comme un miroir à la situation vécue par Sophie (Myriam Leblanc). Le contexte permet aussi à évoquer la montée du nationalisme québécois.

Ébloui par la virtuosité de Robert Lepage, on oublie souvent de relever son redoutable sens de l’humour. Qui sert à désamorcer la tension dramatique, parfois, mais également à souligner certains travers de la condition humaine.

On rit, mais les spectateurs ont aussi droit à d’intenses moments d’émotion — la mort d’un personnage par suicide assisté ou le touchant extrait d’opéra interprété en direct. Côté musique, mentionnons la présence sur scène du percussionniste Tetsuya Kudaka, qui dynamise la représentation.

Dans cette fresque historique, le tragique côtoie le trivial — comme dans la vraie vie.

Impressionnant arsenal visuel

Comme d’habitude, Lepage y déploie un impressionnant arsenal visuel, mais en misant sur la sobriété pour en maximiser l’impact. La façade d’un bâtiment muni de panneaux coulissants permet de changer de décor presque instantanément. Le même dispositif permet aussi bien d’évoquer un temple bouddhiste qu’un camp de concentration...

Une simple image génère bien plus que mille mots ici. Raison pour laquelle la pièce compte peu de longs dialogues. «Les mots sont comme des masques et à cause des mots, la pensée est travestie», dit un personnage en reprenant une citation du célèbre écrivain Mishima.

Une simple image génère bien plus que mille mots ici.

Il est aussi fascinant de voir l’emploi de techniques cinématographiques par le metteur en scène. Des projections d’images, bien sûr, et bien d’autres, dont une utilisation judicieuse des ellipses pour faire bondir l’histoire.

Dans cette soirée magique, le sixième segment — le plus court — s’est avéré plus faible. Il ne sert guère le propos et la progression dramatique.

Cette première s’est déroulée en présence de plusieurs représentants du milieu théâtral — Michel Tremblay, Lorraine Pintal, Yves Jacques, etc. —, et d’acteurs de la création originale. Croisé à l’entracte du souper, Normand Daneau se disait particulièrement ému de voir la pièce en son entier «pour la première fois» assis dans la salle. 

Il a aussi évoqué la qualité de la distribution — on ne peut qu’être d’accord, surtout que chacun doit interpréter plusieurs rôles. Soulignons au passage la composition convaincante de Christian Essiambre dans la peau de Jeffrey. Rebecca Blakenship et Richard Fréchette sont les deux acteurs qui ont joué dans la première mouture des Sept branches de la rivière Ota.

Depuis, cette méditation sur les fléaux qui ont hanté l’humanité depuis la Seconde Guerre mondiale n’a pas pris une ride. Le propos est toujours aussi percutant et pertinent. 

Et même si cette formidable odyssée sur plus de 50 ans, du Japon à New York, en passant par Amsterdam, dure sept heures, elle se déroule à la vitesse de l’éclair. Un signe qui ne trompe pas.

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Les sept branches de la rivière Ota est présentée au Diamant jusqu’au 15 septembre.