Les premières fortifications de Québec retrouvées par hasard [VIDÉO]

Tout a commencé par «un petit pieu de bois noir, enfoncé profondément dans un sol noir». Lorsqu’il a sorti sa truelle pour vérifier ce que c’était, l’archéologue Jean-Yves Pintal ne pensait jamais déterrer une grande partie des premières fortifications de Québec.

«Pour nous, cette aventure a commencé très humblement», raconte M. Pintal, lors de l’annonce mardi de la découverte du rempart de Beaucours, une fortification unique en Amérique du Nord qui date de 1693. 

Engagé pour faire de la surveillance archéologique sur le chantier d’un terrain privé de la rue Sainte-Ursule, dans le Vieux-Québec, M. Pintal raconte que depuis une dizaine de jours, son équipe s’est activée, «à genoux dans la bouette», à dégager rapidement ces vestiges. 

Cette trouvaille est inattendue, parce que les historiens la plaçaient une dizaine de mètres plus loin, mais aussi parce qu’il est surprenant que ce rempart fait de cèdre blanc ait été préservé, après avoir passé 325 ans dans une terre glaiseuse. 

Retour en 1690. Le comte de Frontenac avertit le commandant Phips qu’il va lui répondre «par la bouche de mes canons». Quelques jours plus tard, les Français gagnent la bataille contre les Anglais qui voulaient prendre Québec. 

Craignant d’être de nouveau attaqués, les premiers colons de la Nouvelle-France veulent mieux protéger leur ville. En 1693, l’ingénieur militaire Josué Dubois Berthelot de Beaucours fait construire cette fortification, conçue pour résister à des tirs d’artillerie. 

Ce système de défense, qui s’étendait du Cap-Diamant jusqu’aux Nouvelles-Casernes, n’aura finalement jamais essuyé de coup de canon. Il a toutefois résisté pendant environ 50 ans, avant d’être remplacé en 1745 par les fortifications faites de pierre qui sont toujours visibles aujourd’hui dans le Vieux-Québec. 

La dernière grande trouvaille archéologique dans la région est le site Cartier-Roberval, à Cap-Rouge, mis au jour en 2005. «Cartier-Roberval est plus vieux, mais le vestige qu’on a trouvé était beaucoup mieux conservé», évalue M. Pintal. 

Craignant que le gel au sol n’endommage les artéfacts, les archéologues ont rapidement commencé à les extraire du chantier pour les envoyer à l’abri des intempéries.

«Minuit moins une»

Cette découverte a causé une certaine commotion au gouvernement, qui s’est dépêché de faire l’annonce. Selon Isabelle Lemieux, directrice de l’archéologie au ministère de la Culture, il est «minuit moins une» pour extraire et sauver cet artéfact. Les archéologues craignent que le gel au sol n’endommage la structure de bois dénudée. 

Une section de 6,4 mètres de long sera extraite du sol, ce qui représente 66 % des vestiges découverts. Cet artéfact sera pris en charge par le Centre de conservation de Québec, qui aura besoin d’au moins deux ans pour l’assécher et y injecter les produits chimiques nécessaires à sa conservation. 

Le ministère de la Culture s’est fait discret sur l’identité du propriétaire du terrain où la découverte a été faite. Après vérifications, Le Soleil a appris que ce terrain appartient à l’homme d’affaires et magnat de l’immobilier George Gantcheff. M. Pintal indique que les relations avec le propriétaire du terrain sont très bonnes et qu’il devrait céder les vestiges au ministère de la Culture.

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LEGAULT TIENT À PRÉSERVER «CE QU'ON EST»

Cette découverte qui date de 1693 est à ce point importante que le premier ministre du Québec François Legault en a fait l’annonce lui-même au Musée de la civilisation de Québec mardi.

Après avoir jeté un coup d’œil aux vestiges du rempart de Beaucours, le premier ministre François Legault s’est dit touché par cette découverte et a rendu hommage aux bâtisseurs de la nation québécoise.

«Ce qu’on voit, ça vient confirmer que nos ancêtres, ceux qui ont fondé la Nouvelle-France il y a plus de 400 ans, ont travaillé fort, dans des conditions difficiles. On a réussi à préserver cette nation, qui parle français. Aujourd’hui, moi, je suis vraiment fier, comme chef de la nation québécoise, de m’assurer qu’on préserve ce qu’on est, qu’on préserve notre histoire», a-t-il déclaré. 

«Fascinant»

M. Legault trouve «fascinant» de savoir que ces fortifications ont été construites par le travail commun des habitants de Québec de l’époque, qui voulaient protéger leur ville d’un éventuel envahisseur. «C’est une découverte majeure pour la Ville de Québec, mais aussi pour tout le Québec.»

C’est le ministère de la Culture qui défraiera les coûts d’extraction et de conservation de cette découverte, des coûts qui ne sont pas encore connus. Le premier ministre plaide «l’urgence d’agir dans les prochaines semaines, pour qu’on soit capables de ne pas endommager cette découverte». Dans quelques années, le gouvernement a l’intention de trouver le meilleur endroit possible, à Québec, pour exposer ces vestiges. 

Patrimoine mondial

Pour le maire de Québec Régis Labeaume, cette découverte renforce l’inscription du Vieux-Québec sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, inscription qui date de 1985. «On aime tellement cette ville-là qu’on veut s’assurer qu’il n’y ait plus de secrets. La palissade faisait partie des quelques secrets qui demeuraient à éclaircir ou à comprendre sur cette ville-là.»

La ministre de la Culture Nathalie Roy, la ministre responsable de la Capitale-Nationale, Geneviève Guilbault, et la députée de Taschereau, Catherine Dorion, étaient aussi présentes à l’annonce qui s’est déroulée au Musée de la civilisation. Invité, le député fédéral Jean-Yves Duclos n’a toutefois pu être présent. 

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À QUAND LE TOMBEAU DE CHAMPLAIN?

Les fortifications de bois ont été découverte il y a tout juste deux semaines, derrière la chapelle de la rue Sainte-Ursule, dans le Vieux-Québec.

À la blague, le maire de Québec Régis Labeaume a mis au défi l’archéologue Jean-Yves Pintal de retrouver le tombeau de Samuel de Champlain d’ici un an. 

«Une fois qu’on aura trouvé le tombeau de Champlain, on pourra lâcher prise!» Ce tombeau du fondateur de Québec, qui marque l’imaginaire collectif, n’est toutefois pas à la veille d’être exhumé. 

«Pour les archéologues, la fameuse histoire du tombeau de Champlain, c’est un gag entre nous», commente M. Pintal. Un ancien curé et archéologue amateur, René Lévesque — à ne pas confondre avec l’ex-premier ministre —, l’a cherché pendant une grande partie de sa vie, sans succès. 

Selon M. Pintal, «les chances de retrouver Champlain sont minimes», car l’endroit où les historiens croient qu’il a été enterré a subi de nombreuses transformations. Et même si un squelette était découvert, il serait très difficile de faire le lien avec Samuel de Champlain. Aucun archéologue professionnel ne cherche actuellement ce tombeau, indique M. Pintal. 

«À un moment donné, on transformera pas Québec en gruyère» pour le chercher.