La barbe plus fournie de Vincent facilite la tâche à tout le monde. Mais autrement, les différences physiques sont rares entre les deux jeunes hommes de 5’10” et 180 livres. «J’ai la mâchoire plus carrée», essaie de convaincre Vincent, devant son frère incrédule.

Les jumeaux doublement terre à terre du Rouge et Or

Jonathan et Vincent Breton-Robert connaissent peut-être la saison la plus productive pour des jumeaux, identiques en plus, dans l’histoire du football universitaire québécois. Mais allez savoir! Cette statistique n’existe nulle part. Chose sûre, ils joueront à compter de samedi un rôle crucial dans le parcours éliminatoire du Rouge et Or. Portrait de deux frères identiquement terre à terre et attachés à la terre.

On sort du village de Saint-Anselme, dans Bellechasse. C’est tout près. À gauche, la grande maison familiale, chaleureuse et ouverte. À droite, l’étable blanche au toit vert abrite 120 bêtes, soit une soixantaine de vaches laitières et autant de génisses. Dont certaines sont au biberon.

Tout autour, des étendues gazonnées où sommeillent quelques tracteurs et une piscine hors terre. L’endroit parfait pour s’imaginer un petit parcours de golf, se sont dit un jour Jonathan et Vincent, sûrement sous l’impulsion de leur grand frère Anthony. Ou peut-être de la plus jeune, Karolan, elle aussi sportive et qui n’a jamais donné sa place non plus.

Jusqu’à la maison des voisins, leurs grands-parents maternels, la distance est bonne pour une normale 3. L’idéal aurait été d’étirer un trou de retour jusque chez l’arrière-grand-mère de 100 ans, qui vit de l’autre côté avec deux de ses fils.

Mais un obstacle d’eau trop imposant, la rivière Etchemin, fend la terre en deux. L’enclos causerait aussi des problèmes aux golfeurs, dans le vallon, à cause des vaches qui s’y prélassent et de leurs bouses. Sans oublier la clôture électrifiée. De toute façon, le «Masters de Saint-Anselme» a pris fin le jour où la balle de Vincent a frôlé les fenêtres de chez grand-maman.

«On est bien contents d’avoir vécu sur une ferme. Même si on est moins souvent ici, on reste attachés», atteste Vincent, assis en face de Jonathan à la table de cuisine.

En ce jeudi matin de semaine de lecture à l’Université Laval, les deux étudiants en enseignement — Jonathan en éducation physique et Vincent en mathématiques au secondaire —, sont de passage au domicile familial.

«Ils reviennent quand ils ont faim!» lance en riant la maman, Caroline Breton, qui dirige la ferme où elle a grandi. Son mari, Alain Robert, est originaire du Témiscamingue. Ils se sont rencontrés à l’école, à La Pocatière. Se sont installés à Saint-Anselme et ont eu quatre enfants.

À deux jours de la demi-finale de conférence face au Vert & Or de Sherbrooke, le retour à l’appartement de Québec était imminent pour les jumeaux. L’automne, ils passent plus de temps au PEPS que nulle part ailleurs. Pavillon de l’éducation physique et des sports où Jonathan suit aussi la plupart de ses cours.

«Des fois, des collègues de classe me disent qu’ils m’ont salué dans le corridor et je ne leur ai pas répondu. C’est là qu’ils découvrent que j’ai un jumeau!» explique-t-il, ajoutant que certains coéquipiers se trompent encore entre les deux.

Pareils, pas pareils

La barbe plus fournie de Vincent facilite la tâche à tout le monde. Mais autrement, les différences physiques sont rares entre les deux jeunes hommes de 5’10” et 180 livres. «J’ai la mâchoire plus carrée», essaie de convaincre Vincent, devant son frère incrédule.

Prolifique receveur intérieur auteur de 41 attrapés cette saison régulière, un sommet dans la conférence, Jonathan porte le numéro 87. Il vient d’être étoilé pour une deuxième saison consécutive en trois ans de services universitaires.

Vincent arbore le 27, au poste de demi à l’attaque. Il a aussi été utilisé comme retourneur de bottés, ce qui lui confère des gains combinés de 791 verges en huit matchs et le premier rang au Québec à ce chapitre. À deux, les jumeaux cumulent 1239 verges de gains et sept touchés cette saison.

Le paternel tente à son tour une réponse. «Quand ils étaient plus jeunes, c’est Jonathan qui prenait les décisions. L’autre attendait, il était moins décidé.» «On posait une question à Vincent et il attendait que Jonathan réponde», ajoute la maman. Normal, Jonathan est né quatre minutes avant.

Mais à 22 ans, la dynamique est différente. «Maintenant, ç’a envie d’être l’inverse. Vince prend plus souvent les devants. Ce n’est pas négatif pour Jo, ç’a juste changé», constate Alain Robert.

À l’hiver 2016, Vincent a pour la première fois fait cavalier seul et n’a pas suivi à son frère chez le Rouge et Or. Il a préféré voyager et faire le point. Mais en voyant Jonathan soulever la Coupe 

Vanier et surtout exceller à sa saison recrue, l’envie est revenue. Ils s’alignent donc à nouveau ensemble depuis deux ans et disposeront de deux autres saisons d’admissibilité.

Un (autre) point sur lequel ils se ressemblent beaucoup : les deux se dévoilent très peu. Discrets, difficile de leur tirer un brin d’orgueil même après des exploits sur le terrain. Ou comme la fois où ils ont été choisis pour porter la flamme olympique! Fin 2009, lors du relais de la flamme vers les Jeux de Vancouver. Ils avaient 13 ans.

«On l’a su juste en fin de soirée», explique leur mère. «“Pis ah ouin, aujourd’hui à l’école, on a été choisis pour porter la flamme olympique.” Quoi? Pourquoi vous ne l’avez pas dit avant! Pour nous, c’était une grosse nouvelle, mais eux ne mesuraient pas la portée de ça.»

Hockey night in Saint-Anselme

Outre le golf, ils ont pratiqué plusieurs sports sur la terre familiale : football, baseball, hockey sur la patinoire aménagée à la ferme pendant une dizaine d’années, avec les logos des équipes de la LNH sur les bandes.

Car Caroline Breton et Alain Robert ont vite compris que les entraînements à l’aréna le samedi matin ou après l’école, trop souvent à l’heure du train, ne convenaient pas à leur horaire de producteurs laitiers et acéricoles — l’érablière de 3000 entailles est à 12 km, à Sainte-Hénédine.

Sinon, c’était ping-pong, patin à roulettes ou encore du hockey, dans le sous-sol. Il y a aussi eu la natation, le soccer, le ski alpin. Mais surtout le football, dès la sixième année. Anthony, plus vieux d’un an et demi, a recruté ses frères pour compléter l’alignement de son équipe benjamine des Lynx de l’école secondaire Saint-Anselme.

Le trio sera réuni encore au niveau juvénile, puis une troisième fois dans les rangs collégiaux avec les Faucons du Cégep de Lévis-Lauzon. C’est là que l’aîné a suivi sa formation dans le but de reprendre la ferme d’ici quelques années.

Les jumeaux, eux, se voient vieillir ailleurs. Mais ils sont très reconnaissants de ce que la terre leur a donné et continuent de mettre l’épaule à la roue de l’entreprise familiale le plus souvent possible, surtout en période estivale.

«C’est plaisant, on fait ça en famille. Et on a des patrons flexibles!» rigole Vincent. «Ça nous aide à développer plein d’habiletés, c’est diversifié comme travail», ajoute Jonathan, qui aimerait allier enseignement et sport pour devenir entraîneur.

Alors qu’à l’invitation des jumeaux, le botteur David Côté a mis les pieds sur une ferme pour la première fois de sa vie cet été, d’autres joueurs du Rouge et Or, comme le centre Samuel 

Lefebvre et l’ailier Marc-Antoine Bellefroid, ont aussi grandi en milieu agricole.

Selon les données répertoriées par TVA Sports plus tôt cette saison, cinq paires de jumeaux auraient évolué dans le football universitaire québécois. Dont trois juste cette année : les Breton-Robert à Laval, Gabriel et Samuel Polan à Sherbrooke, Marc-Antoine et Charles Belley à Concordia.

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Les jumeaux Breton-Robert vus par...

Anthony Breton-Robert, leur frère aîné:

«J’essayais un sport et ils voulaient souvent faire pareil. On a toujours été très compétitifs tous les trois et ça nous motivait. Avant, j’étais capable de les battre les deux ensemble, mais maintenant, juste un c’est devenu plus dur... Quand Vince a arrêté le football [en 2016], je me disais que c’était impossible qu’il ne rejoue pas. Ils ont toujours été ensemble, toujours eu les mêmes amis, tout.»

Richard Savoie, leur entraîneur-chef au Cégep de Lévis-Lauzon:

«À la blague, on les appelait le gentil jumeau et le méchant jumeau! Jo est toujours souriant, plus agile, et Vince ne sourit pas, il est plus robuste. Mais ils sont jumeaux à un tel point que les deux se sont cassé la clavicule quand ils étaient avec nous, mais pas en même temps. Dès leur première année au cégep, Glen [Constantin] avait déjà un œil sur eux. Ils se démarquaient par leurs qualités athlétiques et leur polyvalence.»

Guillaume Rioux, entraîneur et responsable de la préparation physique chez le R & O:

«Alors que j’étais encore joueur avec le Rouge et Or, je suis allé les entraîner à Saint-Anselme chaque semaine d’un été, sur le terrain de football de leur école secondaire. Ils avaient déjà de très bonnes habiletés et surtout le désir de s’améliorer et d’y mettre les efforts. C’est encore comme ça aujourd’hui : ils ont du plaisir à s’entraîner chaque jour avec sérieux.»