Les clubs vidéo font de la résistance

À l’ère du téléchargement, du visionnement en ligne, de Netflix et de l’explosion des chaînes de télé, le club vidéo n’est plus ce qu’il était. Or, malgré les apparences, le tableau n’est pas complètement noir. Gros plan sur ces quelques irréductibles qui tiennent le fort, envers et contre tous, soutenus par une fidèle clientèle amoureuse du septième art.

Au Vidéo Centre-Ville, en ce mercredi après-midi tranquille, l’emblématique indicatif musical du studio Universal retentit dans le commerce de la rue Marie-de-l’Incarnation. À l’écran, accroché au mur, défile le générique du film en noir et blanc de Billy Wilder, Double Indemnity, mettant en vedette Fred MacMurray et Barbara Stanwyck.

Au comptoir, Jonathan Chagnon s’installe pour commencer sa journée dans sa «deuxième maison». Autour de lui, des figurines d’E.T. et de Godzilla, des posters de Pulp Fiction et d’Evil Dead, une photographie autographiée de Brian de Palma, un projecteur antique, mais surtout des films, des films, encore des films, de tous les genres, de toutes les époques. Entre 40 000 et 45 000, la direction a fini par perdre le compte. Jonathan se sent ici dans son élément, lui qui bouffe des films depuis son adolescence.

«C’est ma vie et ça l’est encore. À une certaine époque, j’en voyais facilement trois ou quatre par jour, une bonne trentaine par semaine. Maintenant, avec deux enfants, je me contente d’une douzaine.»

Le cinéphile de 31 ans, fan fini de Sergio Leone, dit pouvoir compter sur des habitués qui ont eux aussi la piqûre du cinoche. «Nous avons des clients qui louent un ou deux films par jour, huit à dix par semaine.»

Si la clientèle des clubs vidéo était aussi fanatique que peuvent l’être Jonathan et cette poignée d’irréductibles, l’industrie serait resplendissante. Or, ce n’est pas le cas. Depuis 2008, plus de la moitié des clubs vidéo ont disparu au Québec. La faillite de l’emblématique chaîne Blockbuster, en 2013, a été annonciatrice de lendemains qui déchantent.

À une certaine époque, Jonathan Chagnon du Vidéo Centre-ville, voyait facilement trois ou quatre films par jour. Aujourd'hui, il se contente d'une douzaine par semaine...

«Ç’a fondu comme peau de chagrin», précise l’ex-programmateur du cinéma Cartier, Michel Savoy, aujourd’hui à l’emploi d’Audio Vidéo D.G. (voir autre texte). «Dans les années 90, il devait y avoir quelque 600 points de location de films vidéo au Québec. Aujourd’hui, c’est moins d’une centaine.»

À l’ère de la dématérialisation des contenus, les fans de cinéma, bien à l’aise devant leur écran géant, n’ont plus à faire un détour par le club vidéo et à se soucier de rapporter leur copie à temps, sous peine d’amende. Tout est maintenant accessible d’un clic de manette.

Baisse radicale

Dans la région de la capitale nationale, les SuperClubs Vidéotron sont tombés les uns après les autres. Ne restent plus que quatre succursales : deux sur la rive nord, deux sur la rive sud. Question d’assurer leur rentabilité, ces magasins sont en grande partie devenus des points de service pour le câble et la téléphonie. Le Soleil aurait aimé en savoir davantage, mais le propriétaire des Superclub Vidéotron de Québec, Denis Serré, n’a pas retourné nos appels.

Chez Vidéo Éclair, jadis un joueur important dans le marché, seule la succursale du boulevard Cardinal-Villeneuve tient le coup. Les cinq autres magasins ont été transformés en dépanneurs avec section de location de films. «Moi, ça va assez bien. Les autres clubs vidéo dans le secteur ont fermé, alors tout le monde vient ici», explique le propriétaire, Martin Boivin, qui tient un inventaire évalué entre 8000 et 10 000 films.

«Ce n’est pas ce que c’était il y a quelques années, confirme Patrice Doré, propriétaire depuis 20 ans de Vidéo Centre-Ville. Mais on continue à acheter des films toutes les semaines pour compléter notre collection.»


Netflix nous fait mal. Quand j’ai commencé, en 2009, on était trois sur le plancher les vendredis et samedis soir. Aujourd’hui, un employé c’est bien suffisant.
Jonathan Gagnon

«Netflix nous fait mal, renchérit Jonathan Gagnon. Quand j’ai commencé, en 2009, on était trois sur le plancher les vendredis et samedis soir. Aujourd’hui, un employé c’est bien suffisant.»

Davantage de ventes

À l’autre bout de la ville, route de l’Église, dans l’arrondissement Sainte-Foy, le propriétaire de Vidéodrome depuis 1986, Éric Dufour, confirme le scénario. «On fait plus de ventes que de location. Ça fait une grosse différence sur le chiffre d’affaires. Juste avec la location, on ne serait plus là», explique-t-il, derrière le comptoir de son magasin, alors que joue sur un écran le thriller The Snowman, avec Michael Fassbender. Des amateurs peuvent dépenser entre 40 et 60 $ pour avoir dans leur vidéothèque un film de Fellini, Bergman ou Chaplin.

Copropriétaire d’une succursale Vidéodrome à l’île d’Orléans, Éric Dufour a dû se résoudre à fermer boutique en 2012, après sept ans d’exploitation.

Le Vidéodrome fait la part belle aux films de répertoire, parmi quelque 30 000 titres disponibles. Films de grands réalisateurs, œuvres internationales, films d’horreur et d’animation à la japonaise, séries télé à succès comme Big Little Lies, de Jean-Marc Vallée, le choix est vaste. 

Films pour adultes

Au fil des ans, la clientèle a pris de l’âge. Les cinéphiles plus âgés, nostalgiques d’une certaine époque, composent une bonne partie de la clientèle. «Avant, il y avait beaucoup de petites familles qui venaient louer des films le vendredi ou le samedi soir. Aujourd’hui c’est moins fréquent. Ce qui fait qu’on garde moins de films pour enfants», note Éric Dufour.

Jadis un endroit fort couru, cantonné discrètement à l’arrière du club vidéo, la section de films pour adultes n’a plus tellement la cote, maintenant que la pornographie est facilement accessible sur le Net. «On n’en achète plus. C’est mort», mentionne-t-on chez Vidéodrome, alors que la situation est différente chez Vidéo Centre-Ville, qui offre une sélection de quelque 15 000 films XXX dans le sous-sol. «Nous avons encore des clients réguliers, des gens qui n’ont pas Internet et qui préfèrent voir le film sur leur télé», explique Jonathan Chagnon. De la même façon, les deux magasins ont délaissé le rayon des jeux vidéo depuis un moment.

Le VHS toujours vivant

À l’inverse, le bon vieux VHS n’a pas complètement disparu, au grand bonheur de plusieurs cinéphiles. «Les collectionneurs restent attachés aux VHS», mentionne Éric Dufour. «Ça se fait encore. On en loue un ou deux par semaine, ajoute Jonathan Chagnon. Ce sont le plus souvent des films qui ne sont pas distribués en DVD ou qui sont accessibles seulement en VHS via un distributeur européen.»

Malgré l’état des lieux plus ou moins encourageant, les derniers exploitants de clubs vidéo dignes de ce nom ne baissent pas les bras. «On garde le cap. La demande est encore forte», clame Jonathan Chagnon. «On aime bien jouer ce rôle de dinosaure. Quand on a ouvert, il y a 20 ans, au début du DVD, on se disait qu’on serait peut-être le dernier club vidéo en ville. On essaie de durer. Il n’y a pas de plan de fermeture à court terme», termine Éric Dufour.

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LA PASSION DE MICHEL SAVOY

Avec sa quinzaine de succursales Audio Vidéo D.G., Michel Savoy offre un catalogue de 200 000 titres de tous genres aux cinéphiles.

Il ne hante plus le cinéma Cartier comme à l’époque où il en était le directeur de la programmation, mais il n’en continue pas moins de nourrir une passion pour le septième art. Quatre ans après son départ, en mars 2014, Michel Savoy a mis son expertise au profit d’une firme spécialisée dans la vente de DVD et de Blu-Ray. Son mandat? Dénicher ces pépites rares qui font rêver les amoureux du cinéma.

«Je passe une journée par semaine sur la route à chercher des films, comme un moineau cherche des miettes de pain partout. Je fais des offres sur des collections, sur l’inventaire de clubs vidéo en faillite. J’achète des lots au complet ou je fais du cherry picking. Je trouve parfois des perles et on les revend au prix du marché», explique celui qui a travaillé 36 ans au cinéma de l’avenue Cartier.

Au centre de distribution Audio Vidéo D.G., où il œuvre comme gérant, Michel Savoy se sent comme un poisson dans l’eau. C’est ici, dans cette caverne d’Ali Baba, que les collectionneurs débarquent avec l’espoir d’acheter (il ne se fait aucune location) ce film culte quasi introuvable, rarement sinon jamais diffusé au petit écran.

Avec sa quinzaine de succursales, au Québec et au Nouveau-Brunswick, Audio Vidéo D.G. offre un catalogue de 200 000 titres, de tous genres, le plus imposant au Québec, estime Michel Savoy. Quelque deux milliers couvrent la période antérieure aux années 70. «Tout l’inventaire de films vidéo du Cartier s’est retrouvé ici après sa fermeture, soit environ 10 000 films.»

Le profil de la clientèle est «très diversifié», précise-t-il, que ce soit le maniaque de séries B japonaises ou ce cinéphile à la recherche d’une copie en français de Harold et Maude, d’Easy Rider ou du Festin de Babette, des films très rares à dénicher dans leur version doublée.


Chez moi, les DVD côtoient les livres. Ce sont mes amis
Michel Savoy

«Ce sont tous de grands amoureux des films. Il y en a qui ne possèdent que des longs-métrages des années 50. J’ai même une liste d’attente de 1500 personnes à la recherche d’un film précis. Le bonheur que je leur fais quand je le trouve…»

Le magasin tient également un rayon de cassettes VHS, pour les amateurs de films d’horreur. «C’est le seul genre où ce format est encore bon. La piètre qualité de l’image augmente le côté creepy.»

Grand nostalgique, amoureux fou des classiques, de ce cinéma qui embellit l’âme et réchauffe le cœur, Michel Savoy détient lui-même un bon millier de films, dont ses 100 coups de cœur à vie. Il possède même un magnétoscope Beta qui pourrait lui permettre, si son emploi du temps lui permettait, de visionner le coffret en 14 épisodes de Berlin Alexanderplatz, de Fassbinder.

À l’ère de la dématérialisation des films, de Netflix et du streaming, il tient comme la prunelle de ses yeux au film, comme objet physique, qu’on peut tenir entre ses mains et en contempler le boîtier, avant de revivre les émotions nées jadis au premier visionnement. «Cinema Paradiso, par exemple, je le regarde et je me sens bien. L’émotion d’un film, c’est comme un fondement. Chez moi, les DVD côtoient les livres. Ce sont mes amis.»

Y a-t-il un avenir pour le DVD? «Oui, tant qu’il y aura des amoureux de films.»